Il a pourtant été un temps où je ne pensais pas ainsi. Je vénérais le livre comme un dieu; je croyais implicitement à tout ce qui était imprimé; je croyais à tout, aux épitaphes des cimetières, aux éloges des gazettes, à la vertu des femmes. O temps d'innocence et de candeur!

Je m'amusais comme une portière à lire les Mystères d'Udolphe, le Château des Pyrénées, ou tout autre roman d'Anne Radcliffe; j'avais du plaisir à avoir peur, et je pensais, avec Grey, que le paradis, c'était un roman devant un bon feu.

Que n'ai-je pas lu? J'ai épuisé tous les cabinets du quartier. Que d'amants malheureux, que de femmes persécutées m'ont passé devant les yeux! que de souterrains n'ai-je pas parcourus! Aussi je suis devenu d'une si merveilleuse sagacité, que, dès la première syllabe d'un roman, je sais déjà la fin.

On aura beau dire, Notre-Dame de Paris ne vaut pas le Château des Pyrénées.

La belle dame élégante que vous avez maintenant, vous, jeune fashionable blasé, ne vaut pas la femme de chambre de votre mère, qui vous a eu il y a dix ans, vous, écolier naïf et tremblant, pauvre chérubin plus timide que celui de Beaumarchais, qui n'osiez pas oser, même avec la fille du jardinier.

Le seul plaisir qu'un livre me procure encore, c'est le frisson du couteau d'ivoire dans ses pages non coupées: c'est une virginité comme une autre, et cela est toujours agréable à prendre. Le bruit des feuilles tombant l'une sur l'autre invite immanquablement au sommeil, et le sommeil est, après la mort, la meilleure chose de la vie.

Je vous ai promis de vous conter mon histoire; ce sera bientôt fait. J'ai été nourri par ma mère, et sevré à quinze mois; puis j'ai eu un accessit de je ne sais quoi en rhétorique: voilà les événements les plus marquants de ma vie. Je n'ai pas fait un seul voyage: je n'ai vu la mer que dans les marines de Vernet; je ne connais d'autres montagnes que Montmartre. Je n'ai jamais vu se lever le soleil; je ne suis pas en état de distinguer le blé de l'avoine. Quoique né sur les frontières de l'Espagne, je suis un Parisien complet, badaud, flâneur, s'étonnant de tout, et ne se croyant plus en Europe dès qu'il a passé la barrière. Les arbres des Tuileries et des boulevards sont mes forêts; la Seine, mon Océan. Du reste, je vous avouerai franchement que je me soucie assez peu de tout cela; je préfère le tableau à l'objet qu'il représente, et je serais bien capable de m'écrier, comme madame de Staël devant le lac de Genève: Oh! le ruisseau de la rue Saint-Honoré!

Je ne comprends pas quel plaisir champêtre peut valoir celui de regarder les caricatures au vitrage de Martinet ou de Susse, et je ne trouve pas le soleil de beaucoup supérieur au gaz. Une fois, quelques-uns de mes amis sont venus me chercher, et m'ont emmené, avec leurs maîtresses, je ne sais où, sur les limites du monde, comme j'imagine, car nous restâmes trois heures en voiture. On dîna sur l'herbe: ces dames et ces messieurs eurent l'air d'y prendre un grand plaisir; quant à moi, je me souhaitais ailleurs. Des faucheux avec leurs pattes grêles arpentaient sans façon les assiettes, les mouches tombaient dans nos verres, les chenilles nous grimpaient aux jambes. J'avais un superbe pantalon de coutil blanc, je me relevai avec une indécente plaque verte au derrière. Je touchai par mégarde je ne sais quelles herbes: c'étaient des orties, il me vint des cloches; je manquai me casser le cou en sautant un fossé; j'eus le lendemain une bonne et belle courbature: cela s'appelle une partie de plaisir!

Je déteste la campagne: toujours des arbres, de la terre, du gazon! Qu'est-ce que cela me fait? C'est très-pittoresque, d'accord, mais c'est ennuyeux à crever.

Le murmure des ruisseaux, le ramage des oiseaux, et tout l'orchestre de l'églogue et de l'idylle ne me font aucun plaisir; je dirais volontiers, comme Deburau au rossignol: Tais-toi, vilaine bête!