Quel est le stupide, quel est l'homme assez peu voluptueux pour lui dire: Dépêche-toi!
D'autant que le corset et la chemise dissimulent souvent une épaule convexe et une gorge concave, d'autant que la préface cache souvent derrière elle un livre grêle et chétif.
O lecteurs du siècle! ardélions inoccupés qui vivez en courant et prenez à peine le temps de mourir, plaignez-vous donc des préfaces qui contiennent un volume en quelques pages, et qui vous épargnent la peine de parcourir une longue enfilade de chapitres pour arriver à l'idée de l'auteur. La préface de l'auteur, c'est le post-scriptum d'une lettre de femme, sa pensée la plus chère: vous pouvez ne pas lire le reste.
Pourtant, n'allez pas inférer de ce que je viens de dire qu'il y ait une idée dans celle-ci; je serais désespéré de vous induire en erreur. Je vous jure sur ce qu'il y a de plus sacré. Y a-t-il encore quelque chose de sacré? Je vous jure sur mon âme, à laquelle je ne crois guère; sur ma mère, à laquelle je crois un peu plus, qu'il n'y a réellement pas plus d'idée dans ma préface que dans un livre quelconque de M. Ballanche; qu'il n'y a ni mythe, ni allégorie, que je n'y fonde pas de religion nouvelle comme M. G. Drouineau, que ce n'est pas une poétique ni quoi que ce soit qui tende à quelque chose: je n'y fais même pas l'apologie de mon ouvrage. Vous voyez bien que ma préface ne ressemble en rien à ses sœurs les autres préfaces.
Seulement je profite de l'occasion pour causer avec vous; je fais comme ces bavards impitoyables qui vous prennent par un bouton de votre habit, monsieur; par le bout de votre gant blanc, madame, et vous acculent dans un coin du salon pour se dégorger de toutes les balivernes qu'ils ont amassées pendant un quart d'heure de silence. En honneur, ce n'est pas pour autre chose. Je n'ai pas grand'chose à faire, ni vous non plus, je pense. Je m'en vais donc me raconter à vous de point en point, et vous faire moi-même ma biographie: il n'y aura pas plus de mensonges que dans tout autre… ni moins.
Avant de vous dire ma vie, vous me permettrez d'abord de vous toucher quelque chose des motifs qui m'ont porté à faire noires trois ou quatre cents pages blanches qui ne l'ont pas mérité.
Je suis un homme d'esprit, et j'ai pour amis des gens qui ont tous infiniment d'esprit, autant d'esprit que M. H. Delatouche et M. Loève-Veimars. Tous ces gens-là ont fait un livre ou même en ont fait deux: il y en a un qui est coupable de trois. Moi, jusqu'à ce jour, je m'étais conservé vierge de toute abomination écrite ou imprimée, et chacun était libre de me croire autant de talent qu'il lui plaisait. Je jouissais dans un certain monde d'une assez honnête gloire inédite. J'étais célèbre depuis la cheminée jusqu'au paravent; je faisais un grand bruit dans quelques pieds carrés.
Alors, quelques officieux sont venus, qui m'ont dit: Il faut faire un livre. Je l'ai fait, mais sans prétention aucune, je vous prie de le croire, comme une chose qui ne mérite pas la peine qu'on s'en défende, comme on demande la croix d'honneur pour ne pas être ridicule, pour être comme tout le monde. Il est indécent aujourd'hui de ne pas avoir fait un livre, un livre de contes tout au moins: j'aimerais autant me présenter dans un salon sans culotte que sans livre. Il est juste de dire que j'avais déjà fait un volume de vers, mais cela ne compte pas: c'est un volume de prose de moins, voilà tout. Ne me méprisez donc pas parce que j'ai fait des contes; j'ai pris ce parti, parce que c'est ce qu'il y a de moins littéraire au monde: à ma place vous eussiez agi de même, pour avoir le repos. Maintenant que me voilà suffisamment compromis, et que j'ai perdu ma virginale réputation, j'espère que mes bons amis me laisseront tranquille.
Je vous le proteste ici, afin que vous le sachiez, je hais de tout mon cœur ce qui ressemble, de près ou de loin, à un livre: je ne conçois pas à quoi cela sert.
Les gros Plutarque in-folio, témoin celui de Chrysale, ont une utilité évidente: ils servent à mettre en presse, à défaut de rabats, puisqu'on n'en porte plus, les gravures chiffonnées et qui ont pris un mauvais pli; on peut encore les employer à exhausser les petits enfants qui ne sont pas de taille à manger à table. Quant à nos in-octavo, je veux que le diable m'emporte si l'on peut en tirer parti et si je conçois pourquoi on les fait.