[1] Dans deux ou trois mille ans, les commentateurs pourraient être embarrassés dans ce passage, et ils se tortureraient inutilement pour l'interpréter. Nous leur éviterons cette peine. En ce temps, il venait de paraître un roman de M. Paul de Kock, intitulé le Cocu. Ce fut un scandale merveilleux; une affiche colossale se prélassait effrontément à tous les coins de rue et derrière les carreaux de tous les cabinets de lecture. Ce fut un grand émoi parmi toute la gent liseuse. Les lèvres pudibondes des cuisinières se refusaient à prononcer l'épouvantable mot. Toutes les virginités de magasin étaient révoltées; la rougeur monta au front des clercs d'huissiers. Il fallait bien pourtant se tenir au courant, et demander le maudit roman. Alors (admirez l'escobarderie!) fut trouvée cette honnête périphrase:—Avez-vous le dernier de M. de Kock?—Dernier de M. de Kock, par cette raison, a signifié cocu pendant quinze jours, et c'est à quoi M. de M*** fait allusion, avec sa finesse ordinaire.
RODOLPHE, vexé de voir sa scène tourner en eau de boudin.—C'est d'un bouffon achevé, comme vous le dites fort agréablement.
LE MARI.—J'ai dit ce serait, et non pas c'est; il y a une furieuse différence de l'indicatif au conditionnel. Hi! hi!
RODOLPHE.—Comme il vous plaira, monsieur. Mais comment avez-vous fait cette découverte importante?
LE MARI.—C'est une lettre qu'on m'a écrite, une lettre anonyme encore. Il n'y a rien que je méprise sur la terre comme une lettre anonyme. Gresset, le charmant auteur de Vert-Vert, a dit quelque part:
Un écrit clandestin n'est pas d'un honnête homme.
Je suis parfaitement de son avis.
RODOLPHE, gravement.—Il faut être bien infâme pour…
LE MARI, tirant la lettre de sa poche.—Tenez, lisez-moi cela. Qu'en pensez-vous? Cela n'est pas médiocrement curieux, c'est un vrai style de papier à beurre; c'est probablement quelque cuisinière renvoyée qui aura fabriqué cette belle missive pour me faire pièce et me mettre martel en tête.
RODOLPHE, un peu piqué dans son amour-propre d'auteur.—Il me semble que le style n'est pas aussi mauvais que vous le dites: il est simple, correct, et ne manque pas d'une certaine élégance.