RODOLPHE.—Eh bien! appelle-toi Jeanne, et qu'il n'en soit plus parlé. Sais-tu, Mariette, que tu deviens monstrueusement vertueuse! Si cela continue, on te pourra mettre au calendrier, comme vierge et martyre. C'est pourtant quelque chose de bien ignoble et de bien rococo que la vertu, et je ne comprends pas à propos de quoi tu t'avises d'en avoir, étant passablement jolie et n'ayant guère que vingt ans. Laisse la vertu aux vieilles et aux difformes, celles-là seules font bien d'en avoir, et l'on doit les en remercier; mais avec de beaux yeux comme ceux-ci et une gorge comme celle-là, tu n'as pas le droit d'être vertueuse, et tu aurais mauvaise grâce à vouloir l'être. Allons, mauvaise, jette là ton paquet, et ne fais plus la bégueule; embrassons-nous, et soyons bons amis comme par le passé.
MARIETTE.—Je ne vous embrasserai pas; laissez-moi, monsieur; allez embrasser madame de M***.
RODOLPHE.—J'en viens, et n'ai guère envie d'y retourner.
MARIETTE.—Oh! les hommes! voilà comme ils sont, celle-ci et celle-là, tout leur est bon, et celle qui se trouve au-devant de leurs lèvres est toujours la préférée!
RODOLPHE.—Tu philosophes avec une profondeur tout à fait surprenante, et ces hautes réflexions ne seraient pas déplacées dans un opéra-comique. Or, tu te trouves au-devant de ma bouche, donc je te préfère.
MARIETTE, laissant aller son paquet et se défendant faiblement.—Monsieur Rodolphe, je vous en prie, n'allez plus chez madame de M***; c'est une méchante femme.
RODOLPHE.—Tu ne la connais pas, comment peux-tu le savoir?
MARIETTE.—C'est égal, j'en suis sûre; je ne peux pas souffrir cette femme. Oh! n'y allez plus, et je vous aimerai bien.
RODOLPHE.—S'il ne faut que cela, petite, pour te rendre contente, c'est bien facile; mais explique-moi un peu comment cette idée t'est venue d'être jalouse de moi. Voilà assez longtemps que tu es à mon service, et tu ne t'en étais pas encore avisée.
MARIETTE.—Comme vous parlez de cela, monsieur! Vous riez, et j'ai la mort dans l'âme. Ah! vous croyez que, pour être votre servante, j'ai cessé d'être femme; si vous avez compté sur cela, vous vous êtes trompé, et bien étrangement. Je sais que cela est bien hardi et bien audacieux à moi de vous aimer, vous, mon maître; mais je vous aime, est-ce ma faute à moi? je ne vous ai pas cherché, au contraire, et j'ai bien pleuré pour venir avec vous. Vous m'avez prise toute jeune à ma vieille mère, et vous m'avez amenée ici: me trouvant jolie, vous n'avez pas dédaigné de me séduire. Cela ne vous a pas été difficile: j'étais isolée, sans défense aucune; vous abusiez de votre ascendant de maître et de ma soumission de servante; et puis, à quoi bon le cacher? si je ne vous aimais pas encore, je n'avais pas d'autre amour; vous avez le premier éveillé mes sens, et cet enivrement m'a fait supporter des choses que je ne supporterai plus, je vous le déclare, je ne veux plus être pour vous un jouet sans conséquence, qu'on prend et qu'on jette là, une chose agréable à toucher comme une étoffe ou une fourrure; je suis lasse de tenir le milieu entre vos chats et votre chien. Moi, je ne sais pas, comme vous, séparer mon amour en deux: l'amour de l'âme pour celle-ci, l'amour du corps pour celle-là. Je vous aime avec mon âme et mon corps, et je veux être aimée ainsi. Je veux! c'est un étrange mot, n'est-ce pas, de moi à vous, de moi servante à vous maître? mais vous m'avez prise pour être votre servante et non votre maîtresse; si vous l'avez oublié, pourquoi ne l'oublierais-je pas?