RODOLPHE, à part.—Par la virginité de ma grand'mère, voilà qui se pose assez passionnément. (Haut et d'un ton caressant.) Pauvre Mariette! (A part.) C'est décidé, je quitte l'autre.
MARIETTE, pleurant.—Ah! Rodolphe, si vous pouviez savoir combien est douloureuse la position où je suis, vous pleureriez comme moi, tout insensible que vous êtes.
RODOLPHE, buvant ses larmes sur ses yeux.—Allons donc, enfant, avec tes pleurs; tu me fais boire de l'eau pour la première fois depuis que j'ai atteint l'âge de raison.
MARIETTE, lui passant timidement le bras autour du col.—Aimer et ne pouvoir le dire, sentir son cœur gros de soupirs et prêt à déborder, et ne pouvoir cacher sa tête sur le sein bien-aimé pour y pleurer à son aise, et n'oser risquer une caresse; être comme le chien, l'oreille au guet, l'œil attentif, qui attend qu'il plaise au maître de le flatter de la main: voilà quel est notre sort. Oh! je suis bien malheureuse!
RODOLPHE, ému.—Tu es bête comme plusieurs oies. Qui t'empêche de me dire que tu m'aimes, et de me caresser quand l'envie t'en prend? Ce n'est pas moi, j'espère.
MARIETTE.—Qu'ont donc les autres femmes de plus que moi? Je suis aussi belle que plusieurs qui ont la réputation de l'être beaucoup. C'est vous qui l'avez dit, Rodolphe; je ne sais si j'ai raison de vous croire, mais je vous crois. On ne prend guère la peine de flatter sa servante; à quoi bon? on n'a qu'à dire «je veux,» cela est plus commode. Voyez mes cheveux, ils sont noirs et à pleines mains: je vous ai souvent entendu louer les cheveux noirs; mes yeux sont noirs comme mes cheveux: vous avez dit bien des fois que vous ne pouviez souffrir les yeux bleus; mon teint est brun, et, si je suis pâle, ô Rodolphe! c'est que je vous aime et que je souffre. Si vous avez fait la cour à cette femme, c'est parce qu'elle avait un teint brun et des yeux noirs. J'ai tout cela, Rodolphe, je suis plus jeune qu'elle, et je vous aime plus qu'elle ne peut vous aimer; car son amour est né dans les rires, et le mien dans les larmes, et cependant vous ne faites pas attention à moi; pourquoi? parce que je suis votre servante, parce que je veille sur vous nuit et jour, parce que je vais au-devant de tous vos désirs, et que je me dérange vingt fois dans une heure pour satisfaire vos moindres caprices. Il est vrai que vous me jetez au bout de l'année quelques pièces d'argent; mais, croyez-vous que de l'argent puisse dédommager d'une existence détournée au profit d'un autre, et que la pauvre servante n'ait pas besoin d'un peu d'affection pour se consoler de cette vie toute de dévouement et d'amertume? Si j'avais de beaux chapeaux et de belles robes, si j'étais la femme d'un notaire ou d'un agent de change, vous monteriez la garde sous mon balcon, et vous vous estimeriez heureux d'un coup d'œil lancé à travers la persienne.
RODOLPHE.—Je ne suis pas assez platonique pour cela. Je t'aime plus, étant ce que tu es, que la plus grande dame de la terre. C'est convenu, tu restes?
MARIETTE.—Et madame de M***? vous savez ce que j'ai dit.
RODOLPHE.—Qu'elle aille au diable! je romps avec elle. (A part.) Il y a plus de passion véritable dans cette pauvre fille que dans vingt mijaurées de cette espèce, et d'ailleurs elle est plus jolie.
MARIETTE.—Vous me promettez donc…