Je retrouvai à C*** plusieurs des jeunes gens avec qui nous avions fait route: — cela me fit plaisir; je me liai avec eux plus intimement, et ils me donnèrent accès dans plusieurs maisons agréables — J'étais parfaitement habituée à mes habits, et la vie plus rude et plus active que j'avais menée, les exercices violents auxquels je m'étais livrée m'avaient rendue deux fois plus robuste que je n'étais. Je suivais partout ces jeunes écervelés: je montais à cheval, je chassais, je faisais des orgies avec eux, car, petit à petit, je m'étais formée à boire; sans atteindre à la capacité tout allemande de certains d'entre eux, je vidais bien deux ou trois bouteilles pour ma part, et je n'étais pas trop grise, progrès fort satisfaisant Je rimais en Dieu avec une excessive richesse, et j'embrassais assez délibérément les filles d'auberge. — Bref, j'étais un jeune cavalier accompli et tout à fait conforme au dernier patron de la mode. — Je me défis de certaines idées provinciales que j'avais sur la vertu et autres fadaises semblables; en revanche, je devins d'une si prodigieuse délicatesse sur le point d'honneur que je me battais en duel presque tous les jours: cela même était devenu une nécessité pour moi, une espèce d'exercice indispensable et sans lequel je me serais mal portée toute la journée. Aussi, quand personne ne m'avait regardée ou marché sur le pied, que je n'avais aucun motif pour me battre, plutôt que de rester oisive et ne point mener des mains, je servais de second à mes camarades ou même à des gens que je ne connaissais que de nom.

J'eus bientôt une colossale renommée de bravoure, et il ne fallait rien moins que cela pour arrêter les plaisanteries qu'eussent immanquablement fait naître ma figure imberbe et mon air efféminé. Mais trois ou quatre boutonnières de surplus que j'ouvris à des pourpoints, quelques aiguillettes que je levai fort délicatement sur quelques peaux récalcitrantes me firent trouver l'air plus viril qu'à Mars en personne, ou à Priape lui-même, et vous eussiez rencontre des gens qui eussent juré avoir tenu de mes bâtards sur les fonts de baptême.

À travers toute cette dissipation apparente, dans cette vie gaspillée et jetée par les fenêtres, je ne laissais pas de suivre mon idée primitive, c'est-à-dire cette consciencieuse étude de l'homme et la solution du grand problème d'un amoureux parfait, problème un peu plus difficile à résoudre que celui de la pierre philosophale.

Il en est de certaines idées comme de l'horizon qui existe bien certainement, puisqu'on le voit en face de soi de quelque côté que l'on se tourne, mais qui fuit obstinément devant vous et qui, soit que vous alliez au pas, soit que vous couriez au galop, se tient toujours à la même distance; car il ne peut se manifester qu'avec une condition d'éloignement déterminée; il se détruit à mesure que l'on avance, pour se former plus loin avec son azur fuyard et insaisissable, et c'est en vain que l'on essaye de l'arrêter par le bord de son manteau flottant.

Plus j'avançais dans la connaissance de l'animal, plus je voyais à quel point la réalisation de mon désir était impossible, et combien ce que je demandais pour aimer heureusement était hors des conditions de sa nature. — Je me convainquis que l'homme qui serait le plus sincèrement amoureux de moi trouverait le moyen, avec la meilleure volonté du monde, de me rendre la plus misérable des femmes, et pourtant j'avais déjà abandonné beaucoup de mes exigences de jeune fille. — J'étais descendue des sublimes nuages, non pas tout à fait dans la rue et dans le ruisseau, mais sur une colline de moyenne hauteur, accessible, quoiqu'un peu escarpée.

La montée, il est vrai, était assez rude; mais j'avais l'orgueil de croire que je valais bien la peine que l'on fît cet effort, et que je serais un dédommagement suffisant de la peine qu'on aurait prise. — Je n'aurais jamais pu me résoudre à faire un pas au- devant: j'attendais, patiemment perchée sur mon sommet.

Voici quel était mon plan: — sous mes habits virils j'aurais fait connaissance avec quelque jeune homme dont l'extérieur m'aurait plu; j'aurais vécu familièrement avec lui; par des questions adroites et des fausses confidences qui en auraient provoqué de vraies, je serais parvenue bientôt à une connaissance complète de ses sentiments et de ses pensées; et, si je l'avais trouvé tel que je le souhaitais, j'aurais prétexté quelque voyage, je me serais tenue éloignée de lui trois ou quatre mois pour lui donner un peu le temps d'oublier mes traits; puis je serais revenue avec mon costume de femme, j'aurais arrangé dans un faubourg retiré une voluptueuse petite maison, enfouie dans les arbres et les fleurs; puis j'aurais disposé les choses de manière à ce qu'il me rencontrât et me fît la cour; et, s'il avait montré un amour vrai et fidèle, je me serais donnée à lui sans restriction et sans précaution: — le titre de sa maîtresse m'eût paru honorable, et je ne lui en aurais pas demandé d'autre.

Mais assurément ce plan-là ne sera pas mis à exécution, car c'est le propre des plans que l'on a de n'être point exécutés, et c'est là que paraissent principalement la fragilité de la volonté et le pur néant de l'homme. Le proverbe — ce que femme veut, Dieu le veut — n'est pas plus vrai que tout autre proverbe, ce qui veut dire qu'il ne l'est guère.

Tant que je ne les avais vus que de loin et à travers mon désir, les hommes m'avaient paru beaux, et l'optique m'avait fait illusion. — Maintenant je les trouve du dernier effroyable, et je ne comprends pas comment une femme peut admettre cela dans son lit. Quant à moi, le coeur me lèverait, et je ne pourrais m'y résoudre.

Comme leurs traits sont grossiers, ignobles, sans finesse, sans élégance! quelles lignes heurtées et disgracieuses! quelle peau dure, noire et sillonnée! — Les uns sont hâlés comme des pendus de six mois, hâves, osseux, poilus, avec des cordes à violon sur les mains, de grands pieds à pont-levis, une sale moustache toujours pleine de victuaille et retroussée en croc sur les oreilles, les cheveux rudes comme des crins de balai, un menton terminé en hure de sanglier, des lèvres gercées et cuites par les liqueurs fortes, des yeux entourés de quatre ou cinq orbes noirs, un cou plein de veines tordues, de gros muscles et de cartilages saillants. — Les autres sont matelassés de viande rouge, et poussent devant eux un ventre cerclé à grand-peine par leur ceinturon; ils ouvrent en clignotant leur petit oeil vert de mer enflammé de luxure, et ressemblent plutôt à des hippopotames en culotte qu'à des créatures humaines. Cela sent toujours le vin, ou l'eau-de-vie, ou le tabac, ou son odeur naturelle, qui est bien la pire de toutes. — Quant à ceux dont la forme est un peu moins dégoûtante, ils ressemblent à des femmes mal réussies. — Voilà tout.