Je n'avais pas remarqué tout cela. J'étais dans la vie comme dans un nuage, et mes pieds touchaient à peine la terre. — L'odeur des roses et des lilas du printemps me portait à la tête comme un parfum trop fort. Je ne rêvais que héros accomplis, amants fidèles et respectueux, flammes dignes de l'autel, dévouements et sacrifices merveilleux, et j'aurais cru trouver tout cela dans le premier gredin qui m'aurait dit bonjour. — Cependant ce premier et grossier enivrement ne dura guère; d'étranges soupçons me prirent, et je n'eus pas de repos que je ne les eusse éclaircis.

Dans les premiers temps, l'horreur que j'avais pour les hommes était poussée au dernier degré d'exagération, et je les regardais comme d'épouvantables monstruosités. Leurs façons de penser, leurs allures, et leur langage négligemment cynique, leurs brutalités et leur dédain des femmes me choquaient et me révoltaient au dernier point, tant l'idée que je m'en étais faite répondait peu à la réalité. — Ce ne sont pas des monstres, si l'on veut, mais bien pis que cela, ma foi! ce sont d'excellents garçons de très joviale humeur, qui boivent et mangent bien, qui vous rendront toutes sortes de services, spirituels et braves, bons peintres et bons musiciens, qui sont propres à mille choses, excepté cependant à une seule pour laquelle ils ont été créés, qui est de servir de mâle à l'animal appelé femme, avec qui ils n'ont pas le plus léger rapport, ni physique ni moral.

J'avais peine d'abord à déguiser le mépris qu'ils m'inspiraient, mais peu à peu je m'accoutumai à leur manière de vivre. Je ne me sentais pas plus piquée des railleries qu'ils décochaient sur les femmes que si j'eusse moi-même été de leur sexe. — J'en faisais au contraire de fort bonnes et dont le succès flattait étrangement mon orgueil; assurément aucun de mes camarades n'allait aussi loin que moi en fait de sarcasmes et de plaisanteries sur cet objet. La parfaite connaissance du terrain me donnait un grand avantage, et, outre le tour piquant qu'elles pouvaient avoir, mes épigrammes brillaient par un mérite d'exactitude qui manquait souvent aux leurs. — Car, bien que tout le mal que l'on dit des femmes soit toujours fondé par quelque point, il est néanmoins difficile aux hommes de garder le sang-froid nécessaire pour les bien railler, et il y a souvent bien de l'amour dans leurs invectives.

J'ai remarqué que ce sont les plus tendres et ceux qui avaient le plus le sentiment de la femme qui les traitaient plus mal que tous les autres et qui revenaient à ce sujet avec un acharnement tout particulier, comme s'ils leur eussent gardé une mortelle rancune de n'être point telles qu'ils les souhaitaient, en faisant mentir la bonne opinion qu'ils en avaient conçue d'abord.

Ce que je demandais avant tout, ce n'était pas la beauté physique, c'était la beauté de l'âme, c'était de l'amour; mais l'amour comme je le sens n'est peut-être pas dans les possibilités humaines. — Et pourtant il me semble que j'aimerais ainsi et que je donnerais plus que je n'exige.

Quelle magnifique folie! quelle prodigalité sublime!

Se livrer tout entier sans rien garder de soi, renoncer à sa possession et à son libre arbitre, remettre sa volonté entre les bras d'un autre, ne plus voir par ses yeux, ne plus entendre avec ses oreilles, n'être qu'un en deux corps, fondre et mêler ses âmes de façon à ne plus savoir si vous êtes vous ou l'autre, absorber et rayonner continuellement, être tantôt la lune et tantôt le soleil, voir tout le monde et toute la création dans un seul être, déplacer le centre de vie, être prêt, à toute heure, aux plus grands sacrifices et à l'abnégation la plus absolue; souffrir à la poitrine de la personne aimée, comme si c'était la vôtre; ô prodige! se doubler en se donnant: — voilà l'amour tel que je le conçois.

Fidélité de lierre, enlacements de jeune vigne, roucoulements de tourterelle, cela va sans dire, et ce sont les premières et les plus simples conditions.

Si j'étais restée chez moi, sous les habits de mon sexe, à tourner mélancoliquement mon rouet ou à faire de la tapisserie derrière un carreau, dans l'embrasure d'une fenêtre, ce que j'ai cherché à travers le monde serait peut-être venu me trouver tout seul. L'amour est comme la fortune, il n'aime pas que l'on coure après lui. Il visite de préférence ceux qui dorment au bord des puits. et souvent les baisers _les _reines et des dieux descendent sur des yeux fermés.

C'est une chose qui vous leurre et vous trompe que de penser que toutes les aventures et tous les bonheurs n'existent qu'aux endroits où vous n'êtes pas, et c'est un mauvais calcul que de faire seller son cheval et de prendre la poste pour aller à la quête de son idéal. Beaucoup de gens font cette faute, bien d'autres encore la feront. — L'horizon est toujours du plus charmant azur, quoique, lorsque l'on y est arrivé, les collines qui le composent ne soient ordinairement que des glaises décharnées et fendues, ou des ocres lavées par la pluie.