Je me figurais que le monde était plein de jeunes gens adorables, et que sur les chemins on rencontrait des populations d'Esplandian, d'Amadis et de Lancelot du Lac au Fourchas de leur Dulcinée, et je fus fort étonnée que le monde s'occupât très peu de cette sublime recherche et se contentât de coucher avec la première catin venue. Je suis très punie de ma curiosité et de ma défiance. Je me suis blasée de la plus horrible manière possible, sans avoir joui. Chez moi, la connaissance a devancé l'usage; il n'est rien de plus que ces expériences hâtives, qui ne sont point le fruit de l'action. — L'ignorance la plus complète vaudrait cent mille fois mieux, elle vous ferait au moins commettre beaucoup de sottises qui serviraient à vous instruire et à rectifier vos idées; car, sous ce dégoût dont je parlais tout à l'heure il y a toujours un élément vivace et rebelle qui produit les plus étranges désordres: l'esprit est convaincu, le corps ne l'est pas, et ne veut point souscrire à ce dédain superbe. Le corps jeune et robuste s'agite et rue sous l'esprit comme un étalon vigoureux monté par un vieillard débile et que cependant il ne peut désarçonner, car le caveçon lui maintient la tête et le mors lui déchire la bouche.
Depuis que je vis avec les hommes, j'ai vu tant de femmes indignement trahies, tant de liaisons secrètes imprudemment divulguées, les plus pures amours traînées avec insouciance dans la boue, des jeunes gens courant chez d'affreuses courtisanes en sortant des bras des plus charmantes maîtresses, les intrigues les mieux établies rompues subitement et sans motif plausible qu'il ne m'est plus possible de me décider à prendre un amant. — Ce serait se jeter en plein jour les yeux ouverts dans un abîme sans fond. - - Cependant le voeu secret de mon coeur est toujours d'en avoir un. La voix de la nature étouffe la voix de la raison. — Je sens bien que je ne serai jamais heureuse si je n'aime pas et si je ne suis pas aimée: — mais le malheur est que l'on ne peut avoir qu'un homme pour amant, et les hommes, s'ils ne sont pas des diables tout à fait, sont bien loin d'être des anges. Ils auraient beau se coller des plumes à l'omoplate et se mettre sur la tête une gloire de papier doré, je les connais trop pour m'y laisser tromper. — Tous les beaux discours qu'ils me pourraient débiter n'y feraient rien. Je sais d'avance ce qu'ils vont dire, et j'achèverais toute seule. Je les ai vus étudier leurs rôles et les repasser avant d'entrer en scène; je connais leurs principales tirades à effet et les endroits sur lesquels ils comptent. — Ni la pâleur de la figure ni l'altération des traits ne me convaincraient. Je sais que cela ne prouve rien. — Une nuit d'orgie, quelques bouteilles de vin et deux ou trois filles suffisent pour se grimer très convenablement. J'ai vu pratiquer cette belle rubrique à un jeune marquis, très rose et très frais de sa nature, qui s'en est trouvé on ne peut mieux, et qui n'a dû qu'à cette touchante pâleur, si bien gagnée, de voir couronner sa flamme. — Je sais aussi comment les plus langoureux Céladons se consolent des rigueurs de leurs Astrées, et trouvent le moyen de patienter, en attendant l'heure du berger. — J'ai vu les souillons qui servaient de doublures aux pudibondes Arianes.
En vérité, après cela, l'homme ne me tente pas beaucoup; car il n'a pas la beauté comme la femme, la beauté, ce vêtement splendide qui dissimule si bien les imperfections de l'âme, cette divine draperie jetée par Dieu sur la nudité du monde, et qui fait qu'on est en quelque sorte excusable d'aimer la plus vile courtisane du ruisseau, si elle possède ce don magnifique et royal.
À défaut des vertus de l'âme, je voudrais au moins la perfection exquise de la forme, le satiné des chairs, la rondeur des contours, la suavité de lignes, la finesse de peau, tout ce qui fait le charme des femmes. — Puisque je ne puis avoir l'amour, je voudrais la volupté, remplacer tant bien que mal le frère par la soeur. — Mais tous les hommes que j'ai vus me semblent affreusement laids. Mon cheval est cent fois plus beau, et j'aurais moins de répugnance à l'embrasser que certains merveilleux qui se croient fort charmants. — Certes, ce ne serait pas pour moi un brillant thème à broder des variations de plaisir qu'un petit-maître comme j'en connais. — Un homme d'épée ne me conviendrait non plus guère; les militaires ont quelque chose de mécanique dans la démarche et de bestial dans la face qui fait que je les considère à peine comme des créatures humaines; les hommes de robe ne me ravissent pas davantage, ils sont sales, huileux, hérissés, râpés, l'oeil glauque et la bouche sans lèvres: ils sentent exorbitamment le rance et le moisi, et je n'aurais nullement envie de poser ma figure contre leur mufle de loup- cervier ou de blaireau. Quant aux poètes, ils ne considèrent dans le monde que la fin des mots, et ne remontent pas plus loin que la pénultième, et il est vrai de dire qu'ils sont difficiles à utiliser convenablement; ils sont plus ennuyeux que les autres, mais ils sont aussi laids et n'ont pas la moindre distinction ni la moindre élégance dans leur tournure et leurs habits, ce qui est vraiment singulier: — des gens qui s'occupent toute la journée de forme et de beauté ne s'aperçoivent pas que leurs bottes sont mal faites et leur chapeau ridicule! Ils ont l'air d'apothicaires de province ou de répétiteurs de chiens savants sans ouvrage, et vous dégoûteraient de poésie et de vers pour plusieurs éternités.
Pour les peintres, ils sont aussi d'une assez énorme stupidité; ils ne voient rien hors des sept couleurs. — L'un deux, avec qui j'avais passé quelques jours à R*** et à qui l'on demandait ce qu'il pensait de moi, fit cette ingénieuse réponse: — «Il est d'un ton assez chaud, et dans les ombres il faudrait employer, au lieu de blanc, du jaune de Naples pur avec un peu de terre de Cassel et de brun rouge.» — C'était son opinion, et, de plus, il avait le nez de travers et les yeux comme le nez; ce qui ne rendait pas son affaire meilleure. — Qui prendrai-je? un militaire à jabot bombé, un robin aux épaules convexes, un poète ou un peintre à la mine effarée, un petit freluquet efflanqué et sans consistance? Quelle cage choisirai-je dans cette ménagerie? Je l'ignore complètement, et je ne me sens pas plus de penchant d'un côté que de l'autre, car ils sont aussi parfaitement égaux que possible en bêtise et en laideur.
Après cela, il me resterait encore quelque chose à faire, ce serait de prendre quelqu'un que j'aimasse, fût-ce un portefaix ou un maquignon; mais je n'aime même pas un portefaix. Ô malheureuse héroïne que je suis! tourterelle dépariée et condamnée à pousser éternellement des roucoulements élégiaques!
Oh! que de fois j'ai souhaité être véritablement un homme comme je le paraissais! Que de femmes avec qui je me serais entendue, et dont le coeur aurait compris mon coeur! — comme ces délicatesses d'amour, ces nobles élans de pure passion auxquels j'aurais pu répondre m'eussent rendue parfaitement heureuse! Quelle suavité, quelles délices! comme toutes les sensitives de mon âme se seraient librement épanouies sans être obligées de se contracter et de se refermer à toute minute sous des attouchements grossiers! Quelle charmante floraison d'invisibles fleurs qui ne s'ouvriront jamais, et dont le mystérieux parfum eût doucement embaumé l'âme fraternelle! Il me semble que c'eût été une vie enchanteresse, une extase infinie aux ailes toujours ouvertes; des promenades, les mains enlacées sans se quitter jamais sous des allées de sable d'or, à travers des bosquets de roses éternellement souriantes, dans des parcs pleins de viviers où glissent des cygnes, avec des vases d'albâtre se détachant sur le feuillage.
Si j'avais été un jeune homme, comme j'eusse aimé Rosette! quelle adoration c'eût été! Nos âmes étaient vraiment faites l'une pour l'autre, deux perles destinées à se fondre ensemble et n'en plus faire qu'une seule! Comme j'eusse parfaitement réalisé les idées qu'elle s'était faites de l'amour! Son caractère me convenait on ne peut plus, et son genre de beauté me plaisait. Il est dommage que notre amour fût totalement condamné à un platonisme indispensable!
Il m'est arrivé dernièrement une aventure.
J'allais dans une maison où se trouvait une charmante petite fille de quinze ans tout au plus: je n'ai jamais vu de plus adorable miniature. — Elle était blonde, mais d'un blond si délicat et si transparent que les blondes ordinaires eussent paru auprès d'elle excessivement brunes et noires comme des taupes; on eût dit qu'elle avait des cheveux d'or poudrés d'argent; ses sourcils étaient d'une teinte si douce et si fondue qu'ils se dessinaient à peine visiblement; ses yeux, d'un bleu pâle, avaient le regard le plus velouté et les paupières les plus soyeuses qu'il soit possible d'imaginer; sa bouche, petite à n'y pas fourrer le bout du doigt, ajoutait encore au caractère enfantin et mignard de sa beauté, et les molles rondeurs et les fossettes de ses joues avaient un charme d'ingénuité inexprimable. — Toute sa chère petite personne me ravissait au-delà de toute expression; j'aimais ses petites mains blanches et frêles qui se laissaient traverser par le jour, son pied d'oiseau qui se posait à peine par terre, sa taille qu'un souffle eût brisée, et ses épaules de nacre, encore peu formées, que son écharpe mise de travers, trahissait heureusement — Son babil, où la naïveté donnait un nouveau piquant à l'esprit qu'elle a naturellement, me retenait des heures entières, et je me plaisais singulièrement à la faire causer; elle disait mille délicieuses drôleries, tantôt avec une finesse d'intention extraordinaire, tantôt sans avoir l'air d'en comprendre la portée le moins du monde, ce qui en faisait quelque chose de mille fois plus attrayant. Je lui donnais des bonbons et des pastilles que je réservais exprès pour elle dans une boîte d'écaille blonde, ce qui lui plaisait beaucoup, car elle était friande comme une vraie chatte qu'elle est. — Aussitôt que j'arrivais, elle courait à moi et tâtait mes poches pour voir si la bienheureuse bonbonnière s'y trouvait, je la faisais courir d'une main à l'autre, et cela faisait une petite bataille où elle finissait nécessairement par avoir le dessus et me dévaliser complètement.