Quand je pense à cela, que je suis né d'une mère si douce, si résignée, de goûts et de moeurs si simples, je suis tout surpris de ne pas avoir fait éclater son ventre quand elle me portait. Comment se fait-il qu'aucune de ses pensées, calmes et pures, n'ait passé dans mon corps avec le sang qu'elle m'a transmis? et pourquoi faut-il que je ne sois fils que de sa chair et non de son esprit? La colombe a fait un tigre qui voudrait pour proie à ses griffes la création tout entière.
J'ai vécu dans le milieu le plus calme et le plus chaste. Il est difficile de rêver une existence enchâssée aussi purement que la mienne. Mes années se sont écoulées, à l'ombre du fauteuil maternel, avec les petites soeurs et le chien de la maison. Je n'ai vu autour de moi que de bonnes têtes douces et tranquilles de vieux domestiques blanchis à notre service et en quelque sorte héréditaires, de parents ou d'amis graves et sentencieux, vêtus de noir, qui posaient leurs gants l'un après l'autre sur le bord de leur chapeau; quelques tantes d'un certain âge, grassouillettes, proprettes, discrètes, avec du linge éblouissant, des jupes grises, des mitaines de filet, et les mains sur la ceinture comme des personnes qui sont de religion; des meubles sévères jusqu'à la tristesse, des boiseries de chêne nu, des tentures de cuir, tout un intérieur d'une couleur sobre et étouffée, comme en ont fait certains maîtres flamands. — Le jardin était humide et sombre; le buis qui en dessinait les compartiments, le lierre qui recouvrait les murs et quelques sapins aux bras pelés étaient chargés d'y représenter de la verdure et y réussissaient assez mal; la maison de briques, avec un toit très haut, quoique spacieuse et en bon état, avait quelque chose de morne et d'assoupi. — Certes, rien n'était propre à une vie séparée, austère et mélancolique, comme une pareille habitation. Il semblait impossible que tous les enfants élevés dans une telle maison ne finissent pas par se faire prêtres ou religieuses: eh bien! dans cette atmosphère de pureté et de repos, sous cette ombre et ce recueillement, je me pourrissais petit à petit, et sans qu'il en parût rien, comme une nèfle sur la paille. Au sein de cette famille honnête, pieuse, sainte, j'étais parvenu à un degré de dépravation horrible. — Ce n'était pas le contact du monde, puisque je ne l'avais pas vu; ni le feu des passions, puisque je transissais sous la sueur glacée qui suintait de ces braves murailles. — Le ver ne s'était pas traîné du coeur d'un autre fruit à mon coeur. Il était éclos de lui-même au plus plein de ma pulpe qu'il avait rongée et sillonnée en tous sens: en dehors rien ne paraissait et ne m'avertissait que je fusse gâté. Je n'avais ni tache ni piqûre; mais j'étais tout creux par dedans, et il ne me restait qu'une mince pellicule, brillamment colorée, que le moindre choc eût crevée. — N'est-ce pas là une chose inexplicable qu'un enfant né de parents vertueux, élevé avec soin et discrétion, tenu loin de toute chose mauvaise, se pervertisse tout seul à un tel point, et arrive où j'en suis arrivé? Je suis sûr qu'en remontant jusqu'à là sixième génération, on ne retrouverait pas parmi mes ancêtres un seul atome pareil à ceux dont je suis formé. Je ne suis pas de ma famille; je ne suis pas une branche de ce noble tronc, mais un champignon vénéneux poussé par quelque lourde nuit d'orage entre ses racines moussues; et pourtant personne n'a eu plus d'aspirations et d'élans vers le beau que moi, personne n'a essayé plus opiniâtrement de déployer ses ailes; mais chaque tentative a rendu ma chute plus profonde, et ce qui devait me sauver m'a perdu.
La solitude m'est plus mauvaise que le monde, quoique je désire plus la première que le second. — Tout ce qui m'enlève à moi-même m'est salutaire: la société m'ennuie, mais m'arrache forcément à cette rêverie creuse dont je monte et je descends la spirale, le front penché et les bras en croix. — Aussi, depuis que le tête-à- tête est rompu, et qu'il y a du monde ici avec lequel je suis forcé de me contraindre un peu, je suis moins sujet à me laisser aller à mes humeurs noires, et je suis moins travaillé de ces désirs démesurés qui me fondent sur le coeur comme une nuée de vautours dès que je reste un moment inoccupé. Il y a quelques femmes assez jolies et un ou deux jeunes gens assez aimables et fort gais; mais, dans tout cet essaim provincial, ce qui me charme le plus est un jeune cavalier qui est arrivé depuis deux ou trois jours; — il m'a plu tout d'abord, et je l'ai pris en affection, rien qu'à le voir descendre de son cheval. Il est impossible d'avoir meilleure grâce; il n'est pas très grand, mais il est svelte et bien pris dans sa taille; il a quelque chose de moelleux et d'onduleux dans la démarche et dans les gestes, qui est on ne peut plus agréable; bien des femmes lui envieraient sa main et son pied. Le seul défaut qu'il ait, c'est d'être trop beau et d'avoir des traits trop délicats pour un homme. Il est muni d'une paire d'yeux les plus beaux et les plus noirs du monde, qui ont une expression indéfinissable et dont il est difficile de soutenir le regard; mais, comme il est fort jeune et n'a pas d'apparence de barbe, la mollesse et la perfection du bas de sa figure tempèrent un peu la vivacité de ses prunelles d'aigle; ses cheveux bruns et lustrés flottent sur son cou en grosses boucles, et donnent à sa tête un caractère particulier. — Voilà donc enfin un des types de beauté que je rêvais réalisé et marchant devant moi! Quel dommage que ce soit un homme, ou quel dommage que je ne sois pas une femme! — Cet Adonis, qui, à sa belle figure, joint un esprit très vif et très étendu, jouit encore de ce privilège d'avoir à mettre au service de ses bons mots et de ses plaisanteries une voix d'un timbre argentin et mordant qu'il est difficile d'entendre sans être ému. — Il est vraiment parfait. — Il parait qu'il partage mes goûts pour les belles choses, car ses habits sont très riches et très recherchés, son cheval très fringant et de race; et, pour que tout fût complet et assorti, il avait derrière lui, monté sur un petit cheval, un page de quatorze à quinze ans, blond, rose, joli comme un séraphin, qui dormait à moitié, et était si fatigué de la course qu'il venait de faire que son maître a été obligé de l'enlever de sa selle et de l'emporter dans ses bras jusqu'à sa chambre. Rosette lui a fait beaucoup d'accueil, et je pense qu'elle a formé le dessein de s'en servir pour éveiller ma jalousie et faire sortir ainsi le peu de flamme qui dort sous les cendres de ma passion éteinte. — Tout redoutable cependant que soit un pareil rival, je suis peu disposé à en être jaloux, et je me sens tellement entraîné vers lui que je me désisterais assez volontiers de mon amour pour avoir son amitié.
Chapitre 6
En cet endroit, si le débonnaire lecteur veut bien nous le permettre, nous allons pour quelque temps abandonner à ses rêveries le digne personnage qui, jusqu'ici, a occupé la scène à lui tout seul et parlé pour son propre compte, et rentrer dans la forme ordinaire du roman, sans toutefois nous interdire de prendre par la suite la forme dramatique, s'il en est besoin, et en nous réservant le droit de puiser encore dans cette espèce de confession épistolaire que le susdit jeune homme adressait à son ami, persuadé que, si pénétrant et si plein de sagacité que nous soyons, nous devons assurément en savoir là-dessus moins long que lui-même.
…Le petit page était tellement harassé qu'il dormait sur les bras de son maître et que sa petite tête toute déchevelée allait et venait comme s'il eût été mort. Il y avait assez loin du perron à la chambre que l'on avait désignée pour être celle du nouvel arrivant, et le domestique qui le précédait s'offrit à porter l'enfant à son tour; mais le jeune cavalier, pour qui, du reste, ce fardeau semblait n'être qu'une plume, le remercia et ne voulut pas s'en dessaisir: il le déposa sur le canapé tout doucement et en prenant mille précautions pour ne pas le réveiller; une mère n'eût pas mieux fait. Quand le domestique se fut retiré et que la porte fut fermée, il se mit à genoux devant lui et essaya de lui tirer ses bottines; mais ses petits pieds gonflés et endoloris rendaient cette opération assez difficile, et le joli dormeur poussait de temps en temps quelques soupirs vagues et inarticulés, comme une personne qui va se réveiller; alors le jeune cavalier s'arrêtait et attendait que le sommeil l'eût repris. Les bottines cédèrent enfin, c'était le plus important; les bas firent peu de résistance. — Cette opération achevée, le maître prit les deux pieds de l'enfant, et les posa l'un à côté de l'autre sur le velours du sofa; c'étaient bien les deux plus adorables pieds du monde, pas plus grands que cela, blancs comme de l'ivoire neuf et un peu rosés par la pression de la chaussure où ils étaient en prison depuis dix-sept heures, des pieds trop petits pour une femme, et qui semblaient n'avoir jamais marché; ce qu'on voyait de la jambe était rond, potelé, poli, transparent et veiné, et de la plus exquise délicatesse; — une jambe digne du pied.
Le jeune homme, toujours à genoux, contemplait ces deux petits pieds avec une attention amoureusement admirative; il se pencha, prit le gauche et le baisa, et puis le droit et le baisa aussi; et puis, de baisers en baisers, il remonta le long de la jambe jusqu'à l'endroit où l'étoffe commençait. — Le page souleva un peu sa longue paupière, et laissa tomber sur son maître un regard bienveillant et assoupi, où ne perçait aucune surprise. — Ma ceinture me gêne, dit-il en passant son doigt sous le ruban, et il se rendormit. — Le maître déboucla la ceinture, releva la tête du page avec un coussin? et touchant ses pieds qui étaient devenus un peu froids, de brûlants qu'ils étaient, il les enveloppa soigneusement dans son manteau, prit un fauteuil, et s'assit au plus près du sofa. Deux heures se passèrent ainsi, le jeune homme regardant dormir l'enfant et suivant sur son front les ombres de ses rêves. Le seul bruit qu'on entendit par la chambre était sa respiration régulière et le tic-tac de la pendule.
C'était un tableau assurément fort gracieux. — Il y avait dans l'opposition de ces deux genres de beauté un moyen d'effet dont un peintre habile eût tiré bon parti. — Le maître était beau comme une femme, — le page beau comme une jeune fille. — Cette tête ronde et rose, ainsi posée dans ses cheveux, avait l'air d'une pêche sous ses feuilles; elle en avait la fraîcheur et le velouté, quoique la fatigue de la route lui eût enlevé quelque peu de son éclat habituel; la bouche mi-ouverte laissait apercevoir de petites dents d'un blanc laiteux, et sous ses tempes pleines et luisantes s'entre-croisait un réseau de veines azurées; les cils de ses yeux, pareils à ces fils d'or qui s'épanouissent dans les missels autour de la tête des vierges, lui venaient presque au milieu des joues; ses cheveux longs et soyeux tenaient à la fois de l'or et de l'argent, — or dans l'ombre, argent dans la lumière; son cou était en même temps gras et frêle, et n'avait rien du sexe indiqué par ses habits; deux ou trois boutons du justaucorps, défauts pour faciliter la respiration, permettaient d'entrevoir, par l'hiatus d'une chemise de fine toile de Hollande, un losange de chair potelée et rebondie d'une admirable blancheur, et le commencement d'une certaine ligne ronde difficile à expliquer sur la poitrine d'un jeune garçon; en y regardant bien, on eût peut-être trouvé aussi que ses hanches étaient un peu trop développées. — Le lecteur en pensera ce qu'il voudra; ce sont de simples conjectures que nous lui proposons: nous n'en savons pas là-dessus plus que lui, mais nous espérons en apprendre davantage dans quelque temps, et nous lui promettons de le tenir fidèlement au courant de nos découvertes. — Que le lecteur, s'il a la vue moins basse que nous, enfonce son regard sous la dentelle de cette chemise et décide en conscience si ce contour est trop ou trop peu saillant; mais nous l'avertissons que les rideaux sont tirés, et qu'il règne dans la chambre un demi-jour peu favorable à ces sortes d'investigations.
Le cavalier était pâle, mais d'une pâleur dorée, pleine de force et de vie; ses prunelles nageaient sur un cristallin humide et bleu; son nez droit et mince donnait à son profil une fierté et une vigueur merveilleuses, et la chair en était si fine que, sur le bord du contour, elle laissait transpercer la lumière; sa bouche avait le sourire le plus doux à de certains moments, mais d'ordinaire elle était arquée à ses coins, comme quelques-unes de ces têtes qu'on voit dans les tableaux des vieux maîtres italiens, plutôt en dedans qu'en dehors; ce qui lui donnait quelque chose d'adorablement dédaigneux, une smorfia on ne peut plus piquante, un air de bouderie enfantine et de mauvaise humeur très singulier et très charmant.
Quels étaient les liens qui unissaient le maître au page et le page au maître? Assurément il y avait entre eux plus que l'affection qui peut exister entre le maître et le domestique. Étaient-ce deux amis ou deux frères? — Alors, pourquoi ce travestissement? — Il eût été cependant difficile de croire à quiconque eût vu la scène que nous venons de décrire que ces deux personnages n'étaient en vérité que ce qu'ils paraissaient être.