— Ce cher ange, comme il dort! dit à voix basse le jeune homme; je crois qu'il n'avait jamais tant fait de chemin de sa vie. Vingt lieues à cheval, lui qui est si délicat! j'ai peur qu'il ne soit malade de fatigue. Mais non, cela ne sera rien; demain il n'y paraîtra plus; il aura repris ses belles couleurs, et sera plus frais qu'une rose après la pluie. — Est-il beau comme cela! Si je ne craignais de l'éveiller, je le mangerais de caresses. Quelle adorable fossette il a au menton! quelle finesse et quelle blancheur de peau! — Dors bien, cher trésor. — Ah! je suis vraiment jaloux de ta mère et je voudrais t'avoir fait. — Il n'est pas malade? Non; — sa respiration est réglée, et il ne bouge pas. — Mais je crois qu'on a frappé…

En effet, on avait frappé deux petits coups aussi doucement que possible sur le panneau de la porte.

Le jeune homme se leva, et, craignant de s'être trompé, attendit, pour ouvrir, que l'on heurtât de nouveau. — Deux autres coups, un peu plus accentués, se firent entendre de nouveau, et une douce voix de femme dit sur un ton très bas: — C'est moi, Théodore.

Théodore ouvrit, mais avec moins de vivacité qu'un jeune homme n'en met à ouvrir à une femme dont la voix est douce, et qui est venue gratter mystérieusement à votre huis vers la tombée du jour. — Le battant entrebâillé donna passage, devinez à qui? à la maîtresse du perplexe d'Albert, à la princesse Rosette en personne, plus rose que son nom, et les seins aussi émus que les eut jamais femme qui soit entrée le soir dans la chambre d'un beau cavalier.

— Théodore! dit Rosette.

Théodore leva le doigt et le posa sur sa lèvre de manière à figurer la statue du silence, et, lui montrant l'enfant qui dormait, il la fit passer dans la pièce voisine.

— Théodore, reprit Rosette qui semblait trouver des douceurs singulières à répéter ce nom, et chercher en même temps à rallier ses idées, — Théodore, continua-t-elle sans quitter la main que le jeune homme lui avait présentée pour la conduire à son fauteuil, — vous nous êtes donc enfin revenu? Qu'avez-vous fait tout ce temps? où êtes-vous allé? — Savez-vous qu'il y a six mois que je ne vous ai vu? Ah! Théodore, cela n'est pas bien; on doit aux gens qui nous aiment, même quand on ne les aime pas, quelques égards et quelque pitié.

THEODORE. — Ce que j'ai fait? — Je ne sais. — J'ai été et je suis venu, j'ai dormi et j'ai veillé, j'ai chanté et j'ai pleuré, j'ai eu faim et soif, j'ai eu trop chaud et trop froid, je me suis ennuyé, j'ai de l'argent de moins et six mois de plus, j'ai vécu, voilà tout. — Et vous, qu'avez-vous fait?

ROSETTE. — Je vous ai aimé.

THEODORE. — Vous n'avez fait que cela?