La fin de ces rats fut singulière. Un jour d'été lourd, orageux, où le thermomètre était près d'atteindre les quarante degrés du Sénégal, on avait placé leur cage dans le jardin sous une tonnelle festonnée de vigne, car ils semblaient souffrir beaucoup de la chaleur. La tempête éclata avec éclairs, pluie, tonnerre et rafales. Les grands peupliers du bord de la rivière se courbaient comme des joncs; et, armé d'un parapluie que le vent retournait, nous nous préparions à aller chercher nos rats, lorsqu'un éclair éblouissant, qui semblait ouvrir les profondeurs du ciel, nous arrêta sur la première marche qui descend de la terrasse au parterre.
Un coup de foudre épouvantable, plus fort que la détonation de cent pièces d'artillerie, suivit l'éclair presque instantanément, et la commotion fut si violente que nous fûmes à demi renversé.
L'orage se calma un peu après cette terrible explosion; mais, ayant gagné la tonnelle, nous trouvâmes les trente-deux rats, les pattes en l'air, foudroyés du même coup.
Les fils de fer de leur cage avaient sans doute attiré et conduit le fluide électrique.
Ainsi moururent, tous ensemble, comme ils avaient vécu, les trente-deux rats de Norvége, mort enviable, rarement accordée par le destin!
[III]
DYNASTIE NOIRE
Don-Pierrot-de-Navarre, comme originaire de la Havane, avait besoin d'une température de serre chaude. Cette température, il la trouvait au logis; mais autour de l'habitation s'étendaient de vastes jardins, séparés par des claires-voies capables de donner passage à un chat, et plantés de grands arbres où pépiaient, gazouillaient, chantaient des essaims d'oiseaux; et parfois Pierrot, profitant d'une porte entr'ouverte, sortait le soir, en se mettant en chasse, courant à travers le gazon et les fleurs humides de rosée. Il lui fallait attendre le jour pour rentrer, car, bien qu'il vînt miauler sous les fenêtres, son appel n'éveillait pas toujours les dormeurs de la maison. Il avait la poitrine délicate, et prit, une nuit plus froide que les autres, un rhume qui dégénéra bientôt en phthisie. Le pauvre Pierrot, au bout d'une année de toux, était devenu maigre, efflanqué; son poil, d'une blancheur autrefois si soyeuse, rappelait le blanc mat du linceul. Ses grands yeux transparents avaient pris une importance énorme dans son masque diminué. Son nez rose avait pâli, et il s'en allait, à pas lents, le long du mur où donnait le soleil, d'un air mélancolique, regardant les feuilles jaunes de l'automne s'enlever en spirale dans un tourbillon. On eût dit qu'il récitait l'élégie de Millevoye. Rien de plus touchant qu'un animal malade: il subit la souffrance avec une résignation si douce et si triste! On fit tout ce qu'on put pour sauver Pierrot; il eut un médecin très-habile qui l'auscultait et lui tâtait le pouls. Il ordonna à Pierrot le lait d'ânesse, que la pauvre bête buvait assez volontiers dans sa petite soucoupe de porcelaine. Il restait des heures entières allongé sur notre genou comme l'ombre d'un sphinx; nous sentions son échine comme un chapelet sous nos doigts; et il essayait de répondre à nos caresses par un faible ronron semblable à un râle. Le jour de son agonie, il haletait couché sur le flanc; il se redressa par un suprême effort. Il vint à nous, et, ouvrant des prunelles dilatées, il nous jeta un regard qui demandait secours avec une supplication intense; ce regard semblait dire: «Allons, sauve-moi, toi qui es un homme.» Puis, il fit quelques pas en vacillant, les yeux déjà vitrés, et il retomba en poussant un hurlement si lamentable, si désespéré, si plein d'angoisse, que nous en restâmes pénétré d'une muette horreur. Il fut enterré au fond du jardin, sous un rosier blanc qui désigne encore la place de sa tombe.
Séraphita mourut, deux ou trois ans après, d'une angine couenneuse que les secours de l'art furent impuissants à combattre. Elle repose non loin de Pierrot.
Avec elle s'éteignit la dynastie blanche, mais non pas la famille. De ce couple blanc comme neige étaient nés trois chats noirs comme de l'encre. Explique qui voudra ce mystère. C'était alors la grande vogue des Misérables de Victor Hugo; on ne parlait que du nouveau chef-d'œuvre; les noms des héros du roman voltigeaient sur toutes les bouches. Les deux petits chats mâles furent appelés Enjolras et Gavroche, la chatte reçut le nom d'Eponine. Leur jeune âge fut plein de gentillesse, et on les dressa comme des chiens à rapporter un papier chiffonné en boule qu'on leur lançait au loin. On arriva à jeter la boule sur des corniches d'armoire, à la cacher derrière des caisses, au fond de longs vases, où ils la reprenaient très-adroitement avec leur patte. Quand ils eurent atteint l'âge adulte, ils dédaignèrent ces jeux frivoles et rentrèrent dans le calme philosophique et rêveur qui est le vrai tempérament des chats.
Pour les gens qui débarquent en Amérique dans une colonie à esclaves, tous les nègres sont des nègres et ne se distinguent pas les uns des autres. De même, aux yeux indifférents, trois chats noirs sont trois chats noirs; mais des regards observateurs ne s'y trompent pas. Les physionomies des animaux diffèrent autant entre elles que celles des hommes, et nous savions très-bien distinguer à qui appartenaient ces museaux, noirs comme le masque d'Arlequin, éclairés par des disques d'émeraude à reflets d'or.