Enjolras, de beaucoup le plus beau des trois, se faisait remarquer par une large tête léonine à bajoues bien fournies de poils, de fortes épaules, un râble long et une queue superbe épanouie comme un plumeau. Il avait quelque chose de théâtral et d'emphatique, et il semblait poser comme un acteur qu'on admire. Ses mouvements étaient lents, onduleux et pleins de majesté; on eût dit qu'il marchait sur une console encombrée de cornets de Chine et de verres de Venise, tant il choisissait avec circonspection la place de ses pas. Quant à son caractère, il était peu stoïque; et il montrait pour la nourriture un penchant qu'eût réprouvé son patron. Enjolras, le sobre et pur jeune homme, lui eût dit sans doute, comme l'ange à Swedenborg: «Tu manges trop!» On favorisa cette gloutonnerie amusante comme celle des singes gastronomes, et Enjolras atteignit une taille et un poids rares chez les félins domestiques. On eut l'idée de le raser à la façon des caniches, pour compléter sa physionomie de lion. On lui laissa la crinière et une longue floche de poils au bout de la queue. Nous ne jurerions pas qu'on ne lui eût même dessiné sur les cuisses des favoris en côtelettes comme en portait Munito. Accoutré ainsi, il ressemblait, il faut l'avouer, bien moins à un lion de l'Atlas ou du Cap qu'à une chimère japonaise. Jamais fantaisie plus extravagante ne fut taillée dans le corps d'un animal vivant. Son poil rasé de près laissait transparaître la peau, prenait des tons bleuâtres, les plus bizarres du monde, et contrastait étrangement avec le noir de sa crinière.

Gavroche était un chat à expression futée et narquoise, comme s'il eût tenu à rappeler son homonyme du roman. Plus petit qu'Enjolras, il avait une agilité brusque et comique, et remplaçait les calembours et l'argot du gamin de Paris par des sauts de carpe, des cabrioles et des postures bouffonnes. Nous devons avouer que, vu ses goûts populaires, Gavroche saisissait au vol l'occasion de quitter le salon et d'aller faire, dans la cour et même dans la rue, avec des chats errants,

De naissance quelconque et de sang peu prouvé,

des parties d'un goût douteux où il oubliait complétement sa dignité de chat de la Havane, fils de l'illustre Don-Pierrot-de-Navarre, grand d'Espagne de première classe, et de la marquise Doña Séraphita, aux manières aristocratiques et dédaigneuses. Quelquefois il amenait à son assiette de pâtée, pour leur faire fête, des camarades étiques, anatomisés par la famine, n'ayant que le poil sur les os, qu'il avait ramassés dans ses vagabondages et ses écoles buissonnières, car il était bon prince. Les pauvres hères, les oreilles couchées, la queue entre les jambes, le regard de côté, craignant d'être interrompus dans leur franche lippée par le balai d'une chambrière, avalaient les morceaux doubles, triples et quadruples; et, comme le fameux chien Siete-Aguas (sept eaux) des posadas espagnoles, rendaient l'assiette aussi propre que si elle avait été lavée et écurée par une ménagère hollandaise ayant servi de modèle à Mieris ou à Gérard Dow. En voyant les compagnons de Gavroche, cette phrase, qui illustre un dessin de Gavarni, nous revenait naturellement en mémoire: «Ils sont jolis les amis dont vous êtes susceptible d'aller avec!» Mais cela ne prouvait que le bon cœur de Gavroche, qui aurait pu tout manger à lui seul.

La chatte qui portait le nom de l'intéressante Eponine avait des formes plus sveltes et plus délicates que ses frères. Son museau un peu allongé, ses yeux légèrement obliqués à la chinoise et d'un vert pareil à celui des yeux de Pallas-Athénée à laquelle Homère donne invariablement l'épithète γλαυκωπις, son nez d'un noir velouté ayant le grain d'une fine truffe de Périgord, ses moustaches d'une mobilité perpétuelle, lui composaient un masque d'une expression toute particulière. Son poil, d'un noir superbe, frémissait toujours et se moirait d'ombres changeantes. Jamais bête ne fut plus sensible, plus nerveuse, plus électrique. Quand on lui passait deux ou trois fois la main sur le dos, dans l'obscurité, des étincelles bleues jaillissaient de sa fourrure, en pétillant. Eponine s'attacha particulièrement à nous comme l'Eponine du roman à Marius; mais, moins préoccupé de Cosette que ce beau jeune homme, nous acceptâmes la passion de cette chatte tendre et dévouée, qui est encore la compagne assidue de nos travaux et l'agrément de notre ermitage aux confins de la banlieue. Elle accourt au coup de sonnette, accueille les visiteurs, les conduit au salon, les fait asseoir, leur parle,—oui, leur parle,—avec des ramages, des murmures, de petits cris qui ne ressemblent pas au langage que les chats emploient entre eux, et simulent la parole articulée des hommes. Que dit-elle? elle dit de la manière la plus intelligible: «Ne vous impatientez pas, regardez les tableaux ou causez avec moi, si je vous amuse; Monsieur va descendre.» À notre entrée, elle se retire discrètement sur un fauteuil ou sur l'angle du piano et écoute la conversation, sans s'y mêler, comme un animal de bon goût et qui sait son monde.

La gentille Eponine a donné tant de preuves d'intelligence, de bon caractère et de sociabilité, qu'elle a été élevée d'un commun accord à la dignité de personne, car une raison supérieure à l'instinct la gouverne évidemment. Cette dignité lui confère le droit de manger à table comme une personne et non dans un coin, à terre, sur une soucoupe, comme une bête. Eponine a donc sa chaise à côté de nous au déjeuner et au dîner; mais, vu sa taille, on lui a concédé de poser sur le bord de la table ses deux pattes de devant. Elle a son couvert, sans fourchette ni cuiller, mais avec son verre; elle suit tout le dîner plat par plat, depuis la soupe jusqu'au dessert, attendant son tour d'être servie et se comportant avec une décence et une sagesse qu'on souhaiterait à beaucoup d'enfants. Au premier tintement de cloche elle arrive; et quand on entre dans la salle à manger on la trouve déjà à son poste, debout sur sa chaise et les pattes appuyées au rebord de la nappe, qui vous présente son petit front à baiser, comme une demoiselle bien élevée et d'une politesse affectueuse envers les parents et les gens âgés.

On trouve des pailles au diamant, des taches au soleil, des ombres légères à la perfection même. Eponine, il faut l'avouer, a un goût passionné pour le poisson; ce goût lui est commun avec tous les chats. Contrairement au proverbe latin:

Catus amat pisces, sed non vult tingere plantas,

elle tremperait volontiers sa patte dans l'eau pour en retirer une ablette, un carpillon ou une truite. Le poisson lui cause une espèce de délire, et, comme les enfants qu'enivre l'espoir du dessert, quelquefois elle rechigne à manger sa soupe, quand les notes préalables qu'elle a prises à la cuisine lui font savoir que la marée est arrivée, et que Vatel n'a aucune raison de se passer son épée à travers le corps. Alors on ne la sert pas, et on lui dit d'un air froid: «Mademoiselle, une personne qui n'a pas faim pour la soupe ne doit pas avoir faim pour le poisson», et le plat lui passe impitoyablement sous le nez. Bien convaincue que la chose est sérieuse, la gourmande Eponine avale son potage en toute hâte, lèche la dernière goutte de bouillon, nettoie la moindre miette de pain ou de pâte d'Italie, puis elle se retourne vers nous et nous regarde d'un air fier, comme quelqu'un qui est désormais sans reproche, ayant accompli consciencieusement son devoir. On lui délivre sa part, qu'elle expédie avec les signes d'une satisfaction extrême; puis, ayant tâté de tous les plats, elle termine en buvant le tiers d'un verre d'eau.

Quand nous avons quelques personnes à dîner, Eponine, sans avoir vu les convives, sait qu'il y aura du monde ce soir là. Elle regarde à sa place, et, s'il y a près de son assiette couteau, cuiller et fourchette, elle décampe aussitôt et va se poser sur un tabouret de piano, qui est son refuge en ces occasions. Ceux qui refusent le raisonnement aux bêtes expliqueront, s'ils le peuvent, ce petit fait, si simple en apparence, et qui renferme tout un monde d'inductions. De la présence près de son couvert de ces ustensiles que l'homme seul peut employer, la chatte observatrice et judicieuse déduit qu'il faut céder, ce jour-là, sa place à un convive, et elle se hâte de le faire. Jamais elle ne se trompe: Seulement, quand l'hôte lui est familier, elle grimpe sur les genoux du survenant, et tâche d'attraper quelque bon lopin, par sa grâce et ses caresses.