Mais en voilà assez; il ne faut pas ennuyer ses lecteurs. Les histoires de chats sont moins sympathiques que les histoires de chiens, mais cependant nous croyons devoir raconter la fin d'Enjolras et de Gavroche. Il y a dans le rudiment une règle ainsi conçue: «Sua eum perdidit ambitio»;—on peut dire d'Enjolras: «sua eum perdidit pinguetudo», son embonpoint fut la cause de sa perte. Il fut tué par d'imbéciles amateurs de civet. Mais ses meurtriers périrent dans l'année de la façon la plus malheureuse. La mort d'un chat noir, bête éminemment cabalistique, est toujours vengée.

Gavroche, pris d'un frénétique amour de liberté ou plutôt d'un vertige soudain, sauta un jour par la fenêtre, traversa la rue, franchit la palissade du parc Saint-James qui fait face à notre maison, et disparut. Quelques recherches qu'on ait faites, on n'a jamais pu en avoir de nouvelles; une ombre mystérieuse plane sur sa destinée. Il ne reste donc de la dynastie noire qu'Eponine, toujours fidèle à son maître et devenue tout à fait une chatte de lettres.

Elle a pour compagnon un magnifique chat angora, d'une robe argentée et grise qui rappelle la porcelaine chinoise truitée, nommé Zizi, dit «Trop beau pour rien faire.» Cette belle bête vit dans une sorte de kief contemplatif, comme un thériaki pendant sa période d'ivresse. On songe, en le voyant, aux Extases de M. Hochenez. Zizi est passionné pour la musique; non content d'en écouter, il en fait lui-même. Quelquefois, pendant la nuit, lorsque tout dort, une mélodie étrange, fantastique, qu'envieraient les Kreisler et les musiciens de l'avenir, éclate dans le silence: c'est Zizi qui se promène sur le clavier du piano resté ouvert, étonné et ravi d'entendre les touches chanter sous ses pas.

Il serait injuste de ne pas rattacher à cette branche Cléopatre, fille d'Eponine, charmante bête que son caractère timide empêche de se produire dans le monde. Elle est d'un noir fauve comme Mummia, la velue compagne d'Atta-Croll, et ses yeux verts ressemblent à deux énormes pierres d'aigue-marine; elle se tient habituellement sur trois pattes, la quatrième repliée en l'air, comme un lion classique qui aurait perdu sa boule de marbre.

Telle est la chronique de la dynastie noire. Enjolras, Gavroche, Eponine, nous rappellent les créations d'un maître aimé. Seulement, lorsque nous relisons les Misérables, il nous semble que les principaux rôles du roman sont remplis par des chats noirs, ce qui pour nous n'en diminue nullement l'intérêt.

[IV]
CÔTÉ DES CHIENS

On nous a souvent accusé de ne pas aimer les chiens. C'est là une imputation qui, au premier abord, n'a pas l'air bien grave, mais dont nous tenons, cependant à nous justifier, car elle implique une certaine défaveur. Ceux qui préfèrent les chats passent aux yeux de beaucoup de gens pour faux, voluptueux et cruels, tandis que les amis des chiens sont présumés avoir un caractère franc, loyal, ouvert, doué enfin de toutes les qualités qu'on attribue à la gente canine. Nous ne contestons nullement le mérite de Médor, de Turc, de Miraut et autres aimables bêtes, et nous sommes prêt à reconnaître la vérité de l'axiome formulé par Charlet: «Ce qu'il y a de mieux dans l'homme, c'est le chien.» Nous en avons possédé plusieurs, nous en avons encore, et si les dépréciateurs venaient à la maison, ils seraient accueillis par les aboiements grêles et furieux d'un bichon de la Havane et d'un lévrier qui leur mordraient peut-être les jambes. Mais notre affection pour les chiens est mélangée d'un sentiment de peur. Ces excellentes bêtes si bonnes, si fidèles, si dévouées, si aimantes, peuvent à un moment donné avoir la rage, et elles deviennent alors plus dangereuses que la vipère trigonocéphale, l'aspic, le serpent à sonnettes et le cobra-capello; et cela nous modère un peu dans nos épanchements. Nous trouvons aussi les chiens un peu inquiétants; ils ont des regards si profonds, si intenses; ils se posent devant vous avec un air si interrogateur, qu'ils vous embarrassent. Gœthe n'aimait pas ce regard qui semble vouloir s'assimiler l'âme de l'homme, et il chassait l'animal en lui disant: «Tu as beau faire, tu n'avaleras pas ma monade.»

Le Pharamond de notre dynastie canine se nommait Luther; c'était un grand épagneul blanc, moucheté de roux, bien coiffé d'oreilles brunes, chien d'arrêt perdu, qui, après avoir longtemps cherché ses maîtres, s'était acclimaté chez nos parents demeurant alors à Passy. Faute de perdrix, il s'était adonné à la chasse aux rats, où il réussissait comme un terrier d'Écosse. Nous habitions alors une chambrette dans cette impasse du Doyenné, disparue aujourd'hui, où Gérard de Nerval, Arsène Houssaye et Camille Rogier formaient le centre d'une petite bohème pittoresque et littéraire dont la vie excentrique a été trop bien contée ailleurs pour qu'il soit besoin d'y revenir. On était là, en plein Carrousel, aussi libres, aussi solitaires que dans une île déserte de l'Océanie, à l'ombre du Louvre, parmi les blocs de pierre et les orties, près d'une vieille église en ruine, dont la voûte effondrée prenait au clair de lune un aspect romantique. Luther, avec qui nous avions les relations les plus amicales, nous voyant définitivement sorti du nid paternel, s'était tracé le devoir de venir nous visiter chaque matin. Il partait de Passy, quelque temps qu'il fît; il suivait le quai de Billy, le Cours-la-Reine, et arrivait vers les huit heures, au moment de notre réveil. Il grattait à la porte, on lui ouvrait, il se précipitait vers nous avec un jappement joyeux, posait les pattes sur nos genoux, recevait les caresses que sa belle conduite méritait, d'un air modeste et simple, faisait le tour de la chambre comme s'il passait son inspection, puis il repartait. De retour à Passy, il se présentait devant notre mère, frétillait de la queue, poussait quelques petits abois, et disait aussi clairement que s'il eût parlé: «J'ai vu le jeune maître, sois tranquille, il va bien.» Ayant ainsi rendu compte à qui de droit de la mission qu'il s'était imposée, il lapait la moitié d'un bol d'eau, mangeait sa pâtée et s'allongeait sur le tapis près du fauteuil de maman, pour laquelle il avait une affection particulière, et par une heure ou deux de sommeil se reposait de la longue course qu'il venait de faire. Ceux qui disent que les bêtes ne pensent pas et sont incapables d'enchaîner deux idées, comment expliqueront-ils cette visite matinale qui maintenait les relations de la famille et donnait au nid des nouvelles de l'oiseau récemment échappé?

Le pauvre Luther finit malheureusement; il devint taciturne, morose, et un beau matin il se sauva de la maison: se sentant atteint de la rage et ne voulant pas mordre ses maîtres, il prit la fuite; et tout nous porte à croire qu'il fut abattu comme hydrophobe, car on ne le revit jamais.

Après un interrègne assez considérable, un nouveau chien fut installé à la maison; il s'appelait Zamore; c'était une espèce d'épagneul, de race fort mêlée, de petite taille, noir de pelage, excepté quelques taches couleur feu au-dessus des sourcils, et quelques tons fauves sous le ventre. En somme: physique insignifiant, et plutôt laid que beau. Mais au moral, c'était un chien singulier. Il avait pour les femmes le dédain le plus absolu, ne leur obéissait pas, refusait de les suivre, et jamais ni notre mère ni nos sœurs ne parvinrent à en obtenir le moindre signe d'amitié ou de déférence; il acceptait d'un air digne les soins et les bons morceaux, mais ne remerciait pas. Pour elles, aucun jappement, aucun tambourinage de queue sur le parquet, aucune de ces caresses dont les chiens sont prodigues. Impassible, il restait accroupi dans une pose de sphinx, comme un personnage grave qui ne veut pas se mêler à des conversations d'êtres frivoles. Le maître qu'il s'était choisi était notre père, chez qui il reconnaissait l'autorité de chef de famille, d'homme mûr et sérieux. Mais c'était une tendresse austère et stoïque, qui ne se traduisait pas par des folâtreries, des badinages et des coups de langue. Seulement il avait toujours les yeux fixés sur son maître, tournait la tête à tous ses mouvements, et le suivait partout, le nez au talon, sans se permettre la moindre escapade, le moindre salut aux camarades qui passaient. Notre cher et regretté père était un grand pêcheur devant le Seigneur, et il prit plus de barbillons que Nemrod n'attrapa d'antilopes. Avec lui on ne pouvait dire, certes, que la ligne était un instrument commençant par un asticot et finissant par un imbécile, car il avait beaucoup d'esprit; ce qui ne l'empêchait pas de remplir chaque jour son panier de poisson. Zamore l'accompagnait à la pêche, et, pendant les longues séances nocturnes qu'exige la capture des pièces d'importance qui ne mordent qu'à la ligne de fond, il se tenait au bord extrême de l'eau, dont il semblait vouloir sonder la noire profondeur pour y suivre la proie. Quoique souvent il dressât l'oreille à ces mille bruits vagues et lointains qui, la nuit, se dégagent du silence le plus profond, il n'aboyait pas, ayant compris que le mutisme est la qualité indispensable d'un chien de pêcheur. Phœbé avait beau lever à l'horizon son front d'albâtre réfléchi par le miroir sombre de la rivière, Zamore ne hurlait pas à la lune; et cependant ces ululations prolongées sont un grand plaisir pour les animaux de son espèce. Seulement, quand le grelot de la ligne tintait, il regardait son maître et se permettait un court aboi, sachant que la proie était prise, et il paraissait s'intéresser beaucoup aux manœuvres nécessaires pour amener sur le bord un barbillon de trois ou quatre livres.