Qui se serait douté que sous cet extérieur calme, détaché, philosophique, dédaigneux de toute frivolité, couvait une passion impérieuse et bizarre, insoupçonnable, et formant le plus complet écart avec le caractère apparent, physique et moral, de cette bête si sérieuse qu'elle en était presque triste?
Eh quoi! allez-vous dire que cet honnête Zamore avait des vices cachés: il était voleur?—Non.—Libertin?—Non.—Il aimait les cerises à l'eau-de-vie?—Non.—Il mordait?—Nullement. Zamore avait la passion de la danse! C'était un artiste éperdu de chorégraphie.
Sa vocation lui fut révélée de la façon suivante: Un jour parut sur la place de Passy un âne grisâtre, à l'échine pelée, aux oreilles énervées, une de ces malheureuses bourriques de saltimbanque, que Decamps et Fouquet savaient si bien peindre; deux paniers, en équilibre sur le chapelet écorché de son échine, contenaient une troupe de chiens savants déguisés en marquis, en troubadours, en Turcs, en bergères des Alpes ou en reines de Golconde, selon le sexe. L'impresario mit les chiens par terre, fit claquer son fouet, et tous les acteurs quittèrent subitement la ligne horizontale pour la ligne perpendiculaire, se transformant de quadrupèdes en bipèdes. Le fifre et le tambourin se mirent à jouer, et le ballet commença.
Zamore, qui flânait gravement par là, s'arrêta émerveillé du spectacle. Ces chiens habillés de couleurs voyantes, galonnés de clinquant sur toutes les coutures, un chapeau à plumet ou un turban sur la tête, se mouvant en cadence sur des rythmes entraînants avec une vague apparence de personnes humaines, lui semblaient des êtres surnaturels; ces pas si bien enchaînés, ces glissements, ces pirouettes, le ravirent mais ne le découragèrent pas. Comme Corrége à la vue d'un tableau de Raphaël, il s'écria en son langage canin: «Et moi aussi je suis peintre, anch'io son pittore!» et, saisi d'une noble émulation, quand la troupe passa devant lui formant la queue-du-loup, il se dressa, en titubant un peu, sur ses pattes de derrière, et voulut s'y joindre, au grand divertissement de l'assemblée.
L'impresario prit assez mal la chose, détacha un grand coup de fouet sur les reins de Zamore, qui fut chassé du cercle, comme on mettrait à la porte du théâtre un spectateur qui, pendant la représentation, s'aviserait de monter sur la scène et de se mêler au ballet.
Cette humiliation publique ne découragea pas la vocation de Zamore; il rentra, la queue basse et l'air rêveur, à la maison. Toute la journée, il fut plus concentré, plus taciturne, plus morose. Mais, la nuit, nos sœurs furent réveillées par un petit bruit d'une nature inexplicable qui venait d'une chambre voisine de la leur, qu'on n'habitait pas, et où couchait ordinairement Zamore sur un vieux fauteuil. Cela ressemblait à un trépignement rythmique que le silence de la nuit rendait plus sonore. On crut d'abord à un bal de souris, mais le bruit des pas et des sauts sur le parquet était bien fort pour la gent trotte-menu. La plus brave de nos sœurs se leva, entr'ouvrit la porte, et que vit-elle à la faveur d'un rayon de lune plongeant par le carreau? Zamore debout, ramant dans l'air avec ses pattes de devant et travaillant, comme à la classe de danse, les pas qu'il avait admirés le matin dans la rue. Monsieur étudiait!
Ce ne fut pas là, comme on pourrait le croire, une impression fugitive, une fantaisie passagère. Zamore persista dans ses idées chorégraphiques et devint un beau danseur. Toutes les fois qu'il entendait le fifre et le tambourin, il courait sur la place, se glissait entre les jambes des spectateurs, et observait avec une attention profonde les chiens savants exécutant leurs exercices; mais, gardant le souvenir du coup de fouet, il ne se mêlait plus à leurs danses; il notait leurs pas, leurs poses et leurs grâces, et il les travaillait, la nuit, dans le silence du cabinet, sans jamais se départir, le jour, de son austérité d'attitude. Bientôt il ne lui suffit plus de copier, il inventa, il composa; et nous devons dire que, dans le genre noble, peu de chiens le surpassèrent. Nous allions souvent le voir par la porte entrebâillée; il mettait un tel feu à ses exercices, qu'il lapait, chaque nuit, la jatte d'eau posée au coin de la chambre.
Quand il se crut sûr de lui et l'égal des plus forts danseurs quadrupèdes, il sentit le besoin d'ôter le boisseau de dessus la lumière et de faire connaître le mystère de son talent. La cour de la maison était fermée, d'un côté, par une grille assez large pour permettre à des chiens d'embonpoint médiocre de s'y introduire aisément. Un matin, quinze ou vingt chiens de ses amis, fins connaisseurs sans doute, à qui Zamore avait envoyé des lettres d'invitation pour son début dans l'art chorégraphique, se trouvèrent réunis autour d'un carré de terrain bien uni, que l'artiste avait préalablement balayé avec sa queue; et la représentation commença. Les chiens parurent charmés et manifestèrent leur enthousiasme par des: Ouah! ouah! ressemblant fort aux bravos des dilettantes de l'Opéra. Sauf un vieux barbet assez crotté, et de piteuse mine, un critique sans doute, qui aboya quelque chose sur l'oubli des saines traditions, tous proclamèrent que Zamore était le Vestris des chiens et le diou de la danse. Notre artiste avait exécuté un menuet, un pas de gigue et une valse à deux temps. Bien des spectateurs bipèdes s'étaient joints aux spectateurs à quatre pattes, et Zamore eut l'honneur d'être applaudi par des mains humaines.
La danse était si bien passée dans ses habitudes, que, quand il faisait la cour à quelque belle, il se tenait debout, faisant des révérences, et les pieds en dehors, comme un marquis de l'ancien régime; il ne lui manquait que le claque fourré de plumes sous le bras.
Hors de là, il était atrabilaire comme un acteur comique et ne se mêlait pas au mouvement de la maison. Il ne se bougeait que lorsqu'il voyait son maître prendre sa canne et son chapeau. Zamore mourut d'une fièvre cérébrale, causée, sans doute, par la surexcitation du travail qu'il s'était donné pour apprendre la scottish, alors dans toute sa vogue. Sous sa tombe Zamore peut dire, comme la danseuse grecque dans son épitaphe: «O terre, sois-moi légère, j'ai si peu pesé sur toi.»