Comment, avec des talents si distingués, Zamore ne fait-il pas engagé dans la troupe de M. Corvi? Nous étions déjà un critique assez influent pour lui négocier cette affaire. Mais Zamore ne voulait pas quitter son maître, et il sacrifia son amour-propre à son affection, dévouement qu'il ne faut pas chercher chez les hommes.

Le danseur fut remplacé par un chanteur nommé Kobold, king-Charles de la plus pure race, venant du célèbre chenil de lord Lauder. Rien de plus chimérique que cette petite bête, à l'énorme front bombé, aux gros yeux saillants, au museau cassé à sa racine, aux longues oreilles traînant jusqu'à terre. Transporté en France, Kobold, qui ne savait que l'anglais, parut comme hébété. Il ne comprenait pas les ordres qu'on lui donnait; dressé avec les go on et les come here, il restait immobile aux viens et va-t'en français: il lui fallut un an pour apprendre la langue du nouveau pays où il se trouvait et pouvoir prendre part à la conversation. Kobold était très-sensible à la musique et chantait lui-même de petites chansons avec un fort accent anglais. On lui donnait le la au piano, et il prenait le ton juste et modulait avec un soupir flûté des phrases vraiment musicales et n'ayant aucun rapport avec l'aboi ou le jappement. Quand on voulait le faire recommencer, il suffisait de lui dire: «Sing a little more», et il reprenait sa cadence. Nourri le plus délicatement du monde, avec tout le soin qu'on devait naturellement prendre d'un ténor et d'un gentleman de cette distinction, Kobold avait un goût bizarre: il mangeait de la terre comme un sauvage de l'Amérique du Sud; on ne put lui faire perdre cette habitude qui lui causa une obstruction dont il mourut. Il avait le goût des grooms, des chevaux, de l'écurie, et nos poneys n'eurent pas de camarade plus assidu que lui. Il passait son temps entre la box et le piano.

De Kobold, le king-Charles, on passe à Myrza, petite bichonne de la Havane, qui eut l'honneur d'appartenir quelque temps à la Giulia Grisi qui nous la donna. Elle est blanche comme la neige, surtout quand elle sort de son bain et n'a pas encore eu le temps de se rouler dans la poussière, manie que certains chiens partagent avec les oiseaux pulvérisateurs. C'est une bête d'une extrême douceur, très-caressante, et qui n'a pas plus de fiel qu'une colombe; rien de plus drôle que sa mine ébouriffée et son masque composé de deux yeux pareils à des petits clous de fauteuil et son petit nez qu'on prendrait pour une truffe du Piémont. Des mèches, frisées comme les peaux d'Astrakan, voltigent sur ce museau avec des hasards pittoresques, lui bouchant tantôt un œil, tantôt l'autre, ce qui lui donne la physionomie la plus hétéroclite du monde en la faisant loucher comme un caméléon.

Chez Myrza, la nature imite l'artificiel avec une telle perfection que la petite bête semble sortir de la devanture d'un marchand de joujoux. À la voir avec son ruban bleu et son grelot d'argent, son poil régulièrement frisé, on dirait un chien de carton, et, quand elle aboie, on cherche si elle n'a pas un soufflet sous les pattes.

Myrza, qui passe les trois quarts de son temps à dormir, dont, si on l'empaillait, la vie ne serait pas changée, et qui ne semble pas très-spirituelle dans le commerce ordinaire a cependant donné un jour une preuve d'intelligence telle, que nous n'en connaissons pas d'autre exemple. Bonnegrâce, l'auteur des portraits de Tchoumakoff et de M. E. H..., si remarqués aux expositions, nous avait apporté, pour en avoir notre avis, un de ces portraits peints à la manière de Pagnest, dont la couleur est si vraie et le relief si puissant. Quoique nous ayons vécu dans la plus profonde intimité avec les bêtes et que nous puissions citer cent traits ingénieux, rationnels, philosophiques, de chats, de chiens, d'oiseaux, nous devons avouer que le sens de l'art manque totalement aux animaux. Nous n'en avons jamais vu aucun s'apercevoir d'un tableau, et l'anecdote sur les oiseaux becquetant les raisins peints par Zeuxis nous paraissait controuvée. Ce qui distingue l'homme de la brute, c'est précisément le sens de l'art et de l'ornement. Aucun chien ne regarde une peinture et ne se met de boucles d'oreilles. Eh bien, Myrza, à la vue du portrait dressé contre le mur par Bonnegrâce, s'élança du tabouret sur lequel elle était roulée en boule, s'approcha de la toile et se mit à aboyer avec fureur, essayant de mordre cet inconnu qui s'était ainsi introduit dans la chambre. Sa surprise parut extrême lorsqu'elle fût forcée de reconnaître qu'elle avait affaire à une surface plane, que ses dents ne pouvaient saisir, et que ce n'était là qu'une trompeuse apparence. Elle flaira la peinture, essaya de passer derrière le cadre, nous regarda tous deux avec une interrogation étonnée et retourna à sa place, où elle se rendormit dédaigneusement, ne s'occupant plus de ce monsieur peint. Les traits de Myrza ne seront pas perdus pour la postérité: il existe d'elle-même un beau portrait de M. Victor Madarasz, artiste hongrois.

Terminons par l'histoire de Dash. Un jour, un marchand de verres cassés passa devant notre porte, demandant des morceaux de vitre et des tessons de bouteille. Il avait dans sa voiture un jeune chien de trois ou quatre mois, qu'on l'avait chargé d'aller noyer, ce qui faisait de la peine à ce brave homme, que l'animal regardait d'un air tendre et suppliant comme s'il eût compris de quoi il s'agissait. La cause de l'arrêt sévère porté contre la pauvre bête était qu'il avait une patte de devant brisée. Une pitié s'émut dans notre cœur, et nous primes le condamné à mort. Un vétérinaire fut appelé. On entoura la patte de Dash d'attelles et de bandes; mais il fut impossible de l'empêcher de ronger l'appareil, et il ne guérit pas: sa patte, dont les os ne s'étaient pas rejoints, resta flottante comme une manche d'amputé dont le bras est absent; mais cette infirmité n'empêcha pas Dash d'être gai, alerte et vivace. Il courait encore assez vite sur ses trois bons membres.

C'était un pur chien des rues, un roquet grediné dont Buffon lui-même eût été fort embarrassé de démêler la race. Il était laid, mais avec une physionomie grimacière, étincelante d'esprit. Il semblait comprendre ce qu'on lui disait, changeant d'expression selon que les mots qu'on lui adressait, sur le même ton, étaient injurieux ou flatteurs. Il roulait les yeux, retroussait les babines, se livrait à des tics nerveux désordonnés, ou riait en montrant ses dents blanches, et il arrivait ainsi à de hauts effets comiques dont il avait conscience. Souvent il essayait de parler. La patte posée sur notre genou, il fixait sur nous son regard intense et commençait une série de murmures, de soupirs, de grognements, d'intonations si variées qu'il était difficile de n'y pas voir un langage. Quelquefois, à travers cette conversation, Dash, lançait un jappement, un éclat de voix;—alors nous lui jetions un coup d'œil sévère et nous lui disions: «Cela c'est aboyer, ce n'est pas parler; est-ce que par hasard vous seriez un animal?» Dash, humilié de cette insinuation, reprenait ses vocalises, auxquelles il donnait l'expression la plus pathétique. On disait alors que Dash racontait ses malheurs. Dash raffolait du sucre. Au dessert, il paraissait à l'instant du café, réclamant de chaque convive un morceau avec une insistance toujours couronnée de succès. Il avait fini par transformer ce don bénévole en impôt régulier qu'il prélevait rigoureusement. Ce roquet, dans un corps de Thersite, avait une âme d'Achille. Infirme comme il l'était, il attaquait, avec la folie du courage héroïque, des chiens dix fois gros comme lui, et se faisait affreusement rouler. Comme Don Quichotte, le brave chevalier de la Manche, il avait des sorties triomphantes et des rentrées piteuses. Hélas! il devait être victime de son courage. Il y a quelques mois on le rapporta, les reins cassés par un terre-neuve, aimable bête qui le lendemain brisa l'échine à une levrette. La mort de Dash fut suivie de toute sorte de catastrophes: la maîtresse de la maison ou il avait reçu le coup qui termina son existence fut, quelques jours après, brûlée vive dans son lit, et son mari eut le même sort en voulant la sauver. C'était coïncidence fatale et non expiation, car c'étaient les meilleures gens du monde, aimant les animaux comme des Brahmes et purs du trépas malheureux de notre pauvre Dash.

Nous avons bien un autre chien qui s'appelle Néro. Mais il est trop récent encore pour avoir une histoire.

Dans le prochain chapitre nous ferons la chronique des caméléons, des lézards, des pies et autres bestioles qui ont vécu dans notre ménagerie intime.

N. B. Hélas! Néro est mort empoisonné tout récemment comme s'il avait soupé chez les Borgia; et l'épitaphe s'inscrit au premier chapitre de la vie.