La maison habitée par les faux époux reproduisait une maison de Chersea ou de Ramsgate, avec cette obstination particulière à la race anglaise, que rien ne peut faire dévier, ni l'éloignement ni le climat; les murailles étaient de cette brique jaune qui poursuit à Londres l'œil de l'étranger, et les distributions intérieures étaient exactement les mêmes que si la maison eût été bâtie dans Temple-Bar ou à côté de Trinity-Church. La seule concession faite au climat consistait en une marquise rayée de bleu qui ombrageait la porte d'entrée, et dans la substitution des nattes des Philippines aux tapis de laine.
Dans le jardin aride et sec, une allée de tamarins dont les feuillages, découpés en fine dentelle vert-de-grisée, tremblaient au moindre vent, jetait un peu d'ombre sur le sable pulvérulent où languissaient quelques pauvres fleurs altérées à qui un jardinier malais prodiguait des soins malheureux.
Ce fut une impression singulière pour sir Benedict Arundell et miss Édith lorsqu'ils se trouvèrent seuls à table, placés conjugalement en face l'un de l'autre et servis par un domestique silencieux. Cette intimité soudaine, née de la supposition de leur mariage et parfaitement naturelle dans cette hypothèse, les étonnait, les effrayait, et peut-être les charmait à leur insu.
La combinaison d'événements bizarres qui avait amené cette situation impossible ne s'était peut-être pas produite une fois depuis que la terre accomplit sa révolution autour du soleil, et encore n'en connaissaient-ils pas toute l'étrangeté; car Arundell et miss Édith ignoraient qu'ils fussent, l'un un mari sans femme, l'autre une femme sans mari. Benedict, détourné par Sidney, n'était point entré dans l'église de Sainte-Margareth, et sous le noir porche les deux blanches fiancées s'étaient seules rencontrées.
Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se trouvaient à deux mille lieues de leur patrie, sur ce triste îlot de Saint-Hélène, par suite de la froide symétrie d'un plan mystérieux, obligés de vivre jour et nuit sous le même toit..., tous deux jeunes et beaux, et sans amour.
Le repas fini, ils visitèrent la maison plus en détail, et s'aperçurent qu'il n'y avait qu'une seule chambre à coucher. Édith rougit dans sa pudeur anglaise, et Benedict, arrêté sur le seuil et comprenant l'embarras de sa prétendue femme, dit:
—Je ferai accrocher un hamac pour moi dans la chambre d'en haut.
Édith, rassurée, sourit doucement et jeta son écharpe sur le lit en signe de prise de possession.
Ensuite ils descendirent au jardin, où ils se promenèrent dans la longue allée des tamarins avec cette volupté de gens, qui, depuis trois mois, ont pour limite à leurs pas le tillac étroit d'un navire. Le bras d'Édith s'appuyait sur celui d'Arundell, car elle chancelait, déshabituée de la marche par cette longue traversée; et certes, c'eût été pour Amabel et Volmerange un spectacle incompréhensible que ce couple parcourant cette allée solitaire avec un air d'intimité conjugale.
Quelques jours se passèrent de la sorte. Édith était convenue vis-à-vis d'elle-même de regarder Benedict comme un frère; Benedict, de son côté, l'acceptait comme une sœur. Cependant un charme plus vif qu'ils ne le croyaient les attirait l'un vers l'autre, et ils passaient presque toujours leurs journées ensemble.