Ils finirent par se faire des confidences. Benedict raconta à Édith son amour pour Amabel, et la façon dont il en avait été séparé; Édith lui apprit son mariage à la funèbre église de Sainte-Margareth.

—Quoi! cette voiture qui a croisé la mienne devant le portail, c'était la vôtre.

—Oui, répondit la jeune femme.

—Étrange coïncidence: le mariage que tout semblait préparer n'a pu se faire; ceux qui devaient être unis sont séparés, ceux qui devaient être séparés sont unis; les couples se défont et se reforment en dépit des choix et des volontés: nous qui n'avons pas d'amour l'un pour l'autre, car nos cœurs sont donnés, nous voici dans la même maison, seuls, libres; et nous sommes à des milliers de lieues des êtres que nous chérissons et que nous ne reverrons peut-être jamais.

—C'est vrai, répondit la jeune femme rêveuse: la destinée a d'étranges caprices.

Les faux époux avaient désormais un de ces commodes sujets de conversation où les inclinations naissantes trouvent les moyens de faire ces aveux indirects que l'on peut confirmer ou rétracter suivant qu'ils réussissent. Benedict parlait d'Amabel et de sa beauté en termes qui, à la rigueur, pouvaient s'appliquer aussi à Édith. Il s'exhalait en regrets et peignait sa passion avec les traits les plus vifs et les couleurs les plus brûlantes. La jeune femme, attentive, intéressée au plus haut point, écoutait cette éloquence passionnée avec d'autant moins de scrupule qu'elle ne s'adressait pas directement à elle.

Elle y répondait par des protestations d'amour pour Volmerange, dont elle reconnaissait avoir justement mérité la colère, ayant manqué de franchise avec lui. Dans ces entretiens ambigus, chacun montrait sa sensibilité, sa tendresse, sa puissance de dévouement, et déployait sans crainte tous les trésors de son âme. A l'abri des noms d'Amabel et de Volmerange, ils se livraient à des subtilités de métaphysique amoureuse. Leur passion inconnue d'eux-mêmes, et cachée par ce masque, usait de la liberté du bal travesti. Insensiblement, Édith prenait la place d'Amabel et Benedict celle de Volmerange.

Ils n'avaient pas, il est juste de le dire, la conscience de cette substitution, et s'abandonnaient d'autant plus volontiers au charme qui les entraînait l'un vers l'autre qu'ils le jugeaient sans danger et se croyaient sûrs de ne pas s'aimer: vous auriez demandé à Benedict s'il aimait toujours autant miss Amabel, il aurait répondu: «Oui!» dans toute la sincérité de son cœur. Édith, interpellée, aurait juré également que sa passion pour Volmerange n'était diminuée en rien.

Quelques semaines s'écoulèrent comme par enchantement.—Avant de se quitter le soir, ils se donnaient fraternellement la main, et cependant chacun rentrait dans sa chambre avec un soupir et une espèce de tristesse indéfinissable. Une fois, Benedict dit en riant à miss Édith:

—Madame Smith, je réclame mes droits d'époux, et désire vous donner un baiser sur le front.