De temps à autre, il tendait sa trompe et brisait une liane ou une branche qui eût gêné le passage, ou bien, si le chemin était trop étroit, il appuyait sa forte épaule contre le tronc d'arbre qui l'obstruait et frayait la route; d'autres fois, il couchait sous ses pieds les bambous, qui cassaient avec un bruit sec ou ployaient comme l'herbe.

Priyamvada, couchée dans le palanquin posé sur le dos de l'animal, s'était assoupie sur la poitrine de Volmerange, beaucoup plus grand qu'elle, comme ces mignonnes statues de déesse que les dieux tiennent dans leurs bras: comme Parvati sur le sein de Mahadeva, Lakshmi sur celui de Wishnou et Sarawasti contre le cœur de Brahma. Volmerange restait immobile de peu de troubler la belle enfant, et regardait l'étrange paysage qui se massait obscurément devant lui et prenait dans l'ombre des formes encore plus bizarres. Des caroubiers, des figuiers, des banians, des boababs contemporains de la création, des mangliers, des palmiers enchevêtraient leurs branches à travers lesquelles, comme sous une noire découpure, scintillait subitement quelque étoile ou quelque morceau du ciel nocturne.

Assis à côté du cornac, Dakcha marmottait dévotement quelque oraison pour le succès de l'entreprise.

Des lueurs rougeâtres, au bout de deux heures de marche, commencèrent à briller dans les entre-colonnements des troncs d'arbre.

On approchait du camp, où déjà s'étaient réunis les premiers révoltés; les sentinelles, entendant le froissis des feuilles et des branches repoussées par l'éléphant qui portait la triade de Volmerange, de Dakcha et de Priyamvada, vinrent reconnaître, et nos héros pénétrèrent dans le centre du campement.

C'était un spectacle des plus singuliers, à vous reporter au temps des guerres de Darius et d'Alexandre.

Un grand feu, entretenu par des broussailles, des branches et des arbres brisés, répandait dans les voûtes feuillues de la forêt une clarté fantasmagorique.

Autour du feu, rangés en cercle, cinquante éléphants, éclairés pittoresquement en dessous, se tenaient immobiles, graves et pensifs comme Ganesa, le dieu de la sagesse. A peine s'ils faisaient frissonner les plis de leurs larges oreilles, et, si de temps à autre leur trompe inquiète, subodorant dans le lointain quelque tigre en maraude ou quelque ennemi cherchant à se glisser dans le bois, ne se fût relevée vers le ciel, on eût pu les croire sculptés dans le granit comme ceux qui ornent les pagodes. Leurs dos étaient chargés de tours et leurs défenses armées de cercles de fer pour ne pas se rompre dans les chocs.

Plus loin se groupaient les Mahrattes et les autres Indiens couchés à côté de leurs chevaux et près de leurs armes suspendues aux autres arbres.

Volmerange et les deux amis n'étaient pas encore descendus de leur haute monture, qu'un cri plaintif se fit entendre, cri auquel succéda une immense clameur. Les éléphants s'agenouillèrent d'eux-mêmes pour recevoir leurs maîtres, les Mahrattes s'élancèrent sur leurs chevaux. Tout le monde courut aux armes, empoignant au hasard, qui un mousquet, qui une lance, qui un arc.