Lady Braybrooke, qui avait à cœur de voir Amabel mariée, après ce qu'elle appelait l'affront de Benedict, ne cessait de vanter Volmerange à sa nièce; ces éloges étaient naturellement accompagnés d'anathèmes contre le premier fiancé. Rien de formel n'avait encore été prononcé, et cependant les cœurs s'étaient entendus. Volmerange était soupirant en pied; il donnait le bras à lady Eleanor Braybrooke, et, lorsque la tante et la nièce allaient au théâtre, il avait toujours une place au fond de la loge derrière miss Amabel; et, il faut l'avouer, les plus belles décorations, les scènes les plus pathétiques avaient beaucoup de peine à faire lever ses yeux, occupés à suivre les lignes onduleuses du col d'Amabel et de ses blanches épaules; aussi, quoi qu'il allât souvent au théâtre, personne n'était moins au fait du répertoire, et lady Eleanor Braybrooke s'étonnait quelquefois qu'un jeune homme si intelligent profitât si peu des belles choses qu'il paraissait écouter avec tant d'attention.

Amabel avait bien, de temps à autre, de vagues appréhensions que Benedict ne reparût subitement et ne vint lui reprocher sa trahison; car aucune femme n'admet qu'on puisse lui être infidèle, bien qu'elle ne manque jamais d'excellentes raisons pour justifier de son côté une pareille faute; mais les mois passaient, et l'obscurité la plus profonde planait toujours sur la mystérieuse disparition de Benedict. La jeune femme s'était donc rassurée peu à peu à l'endroit de cette revendication posthume, et commençait à aimer Volmerange sans trop d'épouvante. Celui-ci avait oublié tout à fait Édith et même Priyamvada.

Ses aventures avec cette dernière lui produisaient l'effet d'une hallucination d'opium. Ce teint doré, ces yeux peints, ces colliers de perles, ces parfums exotiques, ces promenades à dos d'éléphant, ces rendez-vous dans les pagodes, ces batailles à travers les forêts barrées de lianes, toutes ces scènes étranges semblaient au comte des souvenirs qui n'appartenaient pas à la réalité.

Si Priyamvada eût vécu, toute charmante qu'elle était, elle eût certainement embarrassé Volmerange. Qu'eût-on dit, au bal d'Almack, d'une femme qui avait des boucles d'oreilles dans le nez et un tatouage de garotchana sur le front?

Cependant le comte ne pouvait s'empêcher d'éprouver un sentiment de tristesse en pensant à la beauté parfaite, à l'amour ardent et au dévouement sans bornes de la pauvre Indienne: ces qualités, quoiqu'un peu excentriques et choquantes, valaient bien un regret.

Pendant toutes ces alternatives, miss Édith et sir Benedict Arundell, que nous avons laissés sur la jetée de Calais, s'étaient embarqués et étaient arrivés en Angleterre.

Avant d'entrer dans Londres, ils s'étaient séparés, et avaient pris chacun une maison dans un square retiré de Londres. La fiction du mariage de M. et Mme Smith ne pouvait être soutenue plus longtemps, et, d'ailleurs, miss Édith Harley n'était-elle pas comtesse de Volmerange, et sir Benedict Arundell l'époux de miss Amabel Vyvyan, ou peu s'en faut? Ne venaient-ils pas de Sainte-Hélène avec l'idée de rentrer dans le giron conjugal? Ne fallait-il pas aussi pousser jusqu'au bout l'épreuve philosophique?

Volmerange avait reçu un billet d'Amabel, qui lui demandait de venir la prendre avec sa tante, pour aller au concert de la princesse ***. Il était tout habillé et prêt à partir, lorsque son valet de chambre vint lui dire qu'une femme voilée demandait à parler à Sa Seigneurie.

—Une femme voilée! quelle singulière visite à pareille heure! Il y a pourtant longtemps que je ne hante plus les coulisses de Drury-Lane, et nous ne sommes pas dans la saison de l'Opéra. Qui diable cela peut-il être? Une mère à principes qui vient me proposer sa fille pour demoiselle de compagnie?

—Milord, que répondrai-je à cette dame? dit le valet de chambre en insistant pour avoir une réponse.