Le domestique, épouvanté, hors de lui, s'élança pour aller chercher du secours, un médecin, de l'eau, tandis que Benedict tâchait d'étouffer le feu qui brûlait encore les vêtements de dessous d'Amabel sous un tapis arraché d'une table.
Quand le secours arriva, Amabel venait d'expirer.
Benedict éperdu se sauva, ne pouvant supporter cet affreux spectacle, et personne, dans cette catastrophe, ne fit attention à sa venue et à sa sortie.
Quelques jours après, on remit à lady Eleanor Braybrooke quelques lettres à demi brûlées ramassées sur le plancher, qui expliquèrent la cause de cet affreux événement. Lady Braybrooke, à travers ses larmes, déchiffra les quelques lignes mutilées qui restaient, et comprit que ces fragments de papier, cause de l'accident, étaient des lettres d'amour de Benedict, découverte qui augmenta encore la haine que la bonne dame lui avait vouée.
Bizarre coïncidence, fatalité inexplicable! Les lettres d'amour de Benedict avaient repris Amabel au moment où elle en attendait un autre. Une âme superstitieuse eût pu voir là un châtiment. Mais le châtiment de quoi? de l'innocence sans doute? à moins que l'innocence ne paye la rançon du crime, par une loi de réversibilité dont la raison nous échappe.
Les deux visites de Benedict et de miss Édith n'avaient pas eu un résultat heureux et leur expérience avait tourné comme la plupart des expériences philosophiques.
Arrivé au terme de cette histoire, ou, pour mieux dire, de l'épisode que nous en pouvions raconter, nous sentons le besoin d'élucider par quelques explications générales les portions de ce récit qui, sans cela, resteraient peut-être obscures.
Dans les dernières années de l'Empire, des amitiés contractées au collège, des relations nouées dans le monde ou ailleurs, des goûts pareils pour les travaux et les plaisirs, une certaine conformité audacieuse de pensée, des coups de fortune bizarres avaient réuni en Angleterre des hommes de divers pays, de divers rangs, mais tous esprits supérieurs, volontés bien trempées et remarquables chacun dans leur genre.
Une sorte de franc-maçonnerie involontaire n'avait pas tardé à s'établir entre eux: ils se reconnaissaient dans le monde et se disaient dans l'embrasure d'une fenêtre de ces mots rapides qui résument tout et contiennent une philosophie dans un sourire imperceptible, dans un léger haussement d'épaules. Beaucoup parmi eux étaient riches, d'autres puissants; ceux-ci possédaient l'audace, ceux-là l'habileté; quelques-uns étaient grands poètes ou profonds politiques.
Les amusements ordinaires d'un club, le vin, les cartes, les chevaux et les femmes ne pouvaient suffire à des gens pareils, blasés sur les émotions de l'orgie et du jeu, et dont plusieurs auraient pu montrer des listes de noms plus longues et mieux choisies que celles de don Juan. Ils cherchèrent donc un but à leur activité, et voici ce qu'ils trouvèrent: la victoire de la Volonté sur le Destin.