Constitués en une espèce de tribunal secret, ils citèrent à leur barre l'histoire contemporaine, se donnant pour mission de casser ses arrêts lorsqu'ils n'étaient pas jugés justes. En un mot, ils voulurent refaire les événements et corriger la Providence.
Ces joueurs intrépides, plus hardis que les géants et les titans de la Fable, essayèrent de regagner contre Dieu les parties perdues sur le tapis vert du monde, et s'engagèrent par des serments les plus formidables à s'entr'aider dans ces entreprises.
Le soulèvement de l'Inde, le rétablissement de Napoléon sur un trône plus élevé, l'affranchissement de l'Espagne, la délivrance de la Grèce, où plus tard Byron, qui faisait partie de cette junte, trouva la mort, tels étaient les plans que ces hommes s'étaient tracés.
Les divers mouvements et révoltes qui eurent lieu vers ces temps-là étaient leur ouvrage. Ils avaient guidé les Mahrattes contre les Anglais, agité la Péninsule, préparé l'insurrection de Grèce, et tenté d'enlever l'empereur, à qui un empire oriental rêvé dans sa jeunesse avait été préparé dans l'Inde, d'où il serait revenu en Europe en suivant à rebours le chemin d'Alexandre.
Ces grands esprits, ces volontés inflexibles, qui remaniaient la carte de l'univers et voulaient faire subir leurs ordres au hasard, n'avaient cependant pas réussi dans leurs combinaisons. Arrivés au bout de toutes les voies, ils avaient été renversés par ce petit souffle qui n'est peut-être autre chose que l'esprit de Dieu.
Tous leurs laborieux entassements s'étaient écroulés on ne sait pourquoi. Malgré tous leurs efforts, les fatalités inexplicables continuaient leur marche aveugle. Le destin maintenait ses décisions.
Ce qui leur paraissait le bon droit essuyait des défaites, ce qui leur semblait injuste triomphait: le génie se tordait toujours sur la croix et la médiocrité florissait sous sa couronne d'or. Un obstacle imprévu, une trahison, une mort inopportune ou quelque autre obstacle déjouaient leurs mesures au moment où elles allaient réussir. Ils essayaient de remonter le cours des choses et se sentaient, malgré leurs prodigieux efforts, emportés par le courant invincible.
La plupart s'acharnaient avec cette fureur du joueur malheureux, avec ce délire de l'orgueil aux prises avec l'impossible. Insensés, ils jetaient une poignée de poussière contre le ciel, et, comme Xerxès, eussent volontiers fait donner le fouet à la mer. D'autres, plus forts, en étaient arrivés à soupçonner ce que, faute d'autre mot, nous appellerons «les mathématiques du hasard;» ils pressentaient que les événements étaient déterminés par une gravitation dont la loi restait à trouver pour un Newton de l'avenir, et, s'ils le contrariaient, c'était par une curiosité d'expérimentateur; ils agitaient le monde comme un physicien remue un verre pour mêler les liquides et les voir ensuite reprendre leur place selon leur pesanteur spécifique.
Sir Arthur Sidney, Benedict Arundell, le comte de Volmerange, Dolfos et Dakcha appartenaient à cette puissante association. Sidney et Dakcha, membres du cycle supérieur, avaient le droit de choisir parmi leurs frères ceux qu'ils jugeaient nécessaires à l'exécution de leurs projets. Benedict et Volmerange, qui, malgré leur serment, avaient disposé de leur personne, avaient été ramenés au devoir de la manière qu'on a pu lire dans ce récit. Toutes ces existences troublées ou perdues, ces sacrifices d'argent, de courage et de génie n'avaient eu aucun résultat: le joueur invisible avait toujours gagné.
Le peu que nous venons de dire suffira pour faire comprendre le but et les moyens de cette association, espèce de Sainte-Vehme, philosophique qui déploya une énergie inouïe et des ressources immenses pour substituer dans l'histoire la volonté humaine à la volonté divine.