Ces hommes peu religieux et qui ne croyaient qu'à la force et au génie avaient pris la Providence pour le hasard et, ôtant la plume des mains de Dieu, avaient tenté d'écrire à sa place sur le volume éternel.
Maintenant comme c'est l'usage à la fin d'un récit, il ne nous reste plus qu'à fixer le sort du peu de personnages qui survivent aux violences de notre action.
Volmerange voit toujours devant lui l'ombre blanche d'Édith, et reste accroupi de terreur dans l'angle de son cabanon de Bedlam, s'éloignant autant qu'il peut du spectre que son imagination égarée lui montre à l'autre bout de la chambre.
Quant à miss Édith et à sir Benedict Arundell, des voyageurs anglais qui se rendaient à Smyrne et visitaient les îles de la mer Ionienne prétendent avoir vu à Rhodes, dans un charmant palais de marbre bâti sous la domination des chevaliers et mêlé de fragments antiques, un jeune couple d'une sérénité grave et douce, qui faisait supposer autant de bonheur que peut en permettre une vie éprouvée par des chagrins et des vicissitudes diverses. Bien qu'ils ne fussent connus que sous le nom de M. et Mme Smith, ils paraissaient appartenir à un rang plus haut que cet humble nom ne l'indiquait. Ils n'évitaient ni ne cherchaient leurs compatriotes. Cependant ils préféraient être seuls, ce qui indiquait qu'ils étaient heureux.
Sidney ne reparut plus et ne donna jamais de ses nouvelles. Était-il mort? avait-il enfoui dans quelque solitude le désespoir d'avoir manqué l'entreprise, but de sa vie pendant cinq ans? C'est ce que l'on n'a jamais pu savoir.
Seulement quelques années plus tard, un navire qui revenait des Indes, et que la tempête avait poussé sur les îles de Tristan-d'Acunha, débarqua sur un îlot du groupe quelques matelots, pour prendre des tortues et dénicher des œufs d'oiseau de mer, pour varier un peu les provisions salées; un d'eux heurta sur le sable une espèce de masse couverte de petits coquillages qui ressemblait grossièrement à une bouteille.
Enchanté de sa trouvaille, le matelot, croyant avoir mis la main sur quelque bouteille de rhum, dégagea l'objet de sa croûte de terre et de madrépores, fit sauter la capsule de plomb, et ne trouva, au lieu de la liqueur désirée, qu'un morceau de parchemin qu'il remit à son capitaine avec une fidélité qu'il n'eût pas eue pour le spiritueux. Le capitaine ouvrit le parchemin plié en quatre et fut très surpris d'y lire ce qui suit:
«Au moment d'accomplir l'entreprise la plus hardie et la plus étrange qu'un homme ait jamais tentée, moi, sir Arthur Sidney, l'esprit tranquille et la main ferme, sachant que ces vagues sous lesquelles je vais plonger peuvent m'engloutir, j'écris, pour que mon secret ne meure pas tout entier avec moi, ces lignes qui seront peut-être lues plus tard si je péris dans mon voyage sous-marin.
«Anglais, j'ai été profondément humilié de la trahison faite par l'Angleterre au grand empereur. Fils respectueux, j'ai voulu laver cette tache à l'honneur de ma mère et lui épargner devant la postérité la honte d'avoir assassiné son hôte; je me suis mis en tête de déchirer cette page de l'histoire de mon pays, j'ai voulu qu'on dît: «L'Angleterre l'avait fait prisonnier, un Anglais l'a délivré et a tenu tout seul la parole de sa nation.»
«J'essaye d'empêcher ma patrie, que j'aime, de commettre un déicide qui la rendra l'objet de l'exécration du monde, comme le meurtre de Jésus a fait les Juifs abominables sur toute la terre. A cette idée j'ai sacrifié ma vie, car quel but peut-on se proposer qui soit plus grand, plus saint que la gloire de la famille humaine dont on fait partie? Demain, Prométhée, détaché de sa croix, voguera sur un vaisseau qui l'attend et va le mener vers un nouvel empire et des destinées plus vastes peut-être que celles qui ont étonné le monde, ou bien Dieu aura jugé si j'empiète sur les attributions de la Providence.