—Il a fait devant moi des expériences si étranges, opéré de tels prodiges, que j’en ai l’esprit troublé encore. Cet homme bizarre, qui dispose d’un pouvoir irrésistible, m’a plongé dans un sommeil magnétique si profond, qu’à mon réveil je ne me suis plus trouvé les mêmes facultés: j’avais perdu la mémoire de bien des choses; le passé flottait dans un brouillard confus: seul, mon amour pour vous était demeuré intact.

—Vous avez eu tort, Olaf, de vous soumettre à l’influence de ce docteur. Dieu, qui a créé l’âme, a le droit d’y toucher; mais l’homme, en l’essayant, commet une action impie, dit d’un ton grave la comtesse Prascovie Labinska.—J’espère que vous n’y retournerez plus, et que, lorsque je vous dirai quelque chose d’aimable—en polonais,—vous me comprendrez comme autrefois.»

Octave, pendant sa promenade à cheval, avait imaginé cette excuse de magnétisme pour pallier les bévues qu’il ne pouvait manquer d’entasser dans son existence nouvelle; mais il n’était pas au bout de ses peines.—Un domestique, ouvrant le battant de la porte, annonça un visiteur.

«M. Octave de Saville.»

Quoiqu’il dût s’attendre un jour ou l’autre à cette rencontre, le véritable Octave pâlit à ces simples mots comme si la trompette du jugement dernier lui eût brusquement éclaté à l’oreille. Il eut besoin de faire appel à tout son courage et de se dire qu’il avait l’avantage de la situation pour ne pas chanceler; instinctivement il enfonça ses doigts dans le dos d’une causeuse, et réussit ainsi à se maintenir debout avec une apparence ferme et tranquille.

Le comte Olaf, revêtu de l’apparence d’Octave, s’avança vers la comtesse qu’il salua profondément.

«M. le comte Labinski... M. Octave de Saville...» fit la comtesse Labinska en présentant les gentilshommes l’un à l’autre.

Les deux hommes se saluèrent froidement en se lançant des regards fauves à travers le masque de marbre de la politesse mondaine, qui recouvre parfois tant d’atroces passions.

«Vous m’avez tenu rigueur depuis Florence, monsieur Octave, dit la comtesse d’une voix amicale et familière, et j’avais peur de quitter Paris sans vous voir.—Vous étiez plus assidu à la villa Salviati, et vous comptiez alors parmi mes fidèles.

—Madame, répondit d’un ton contraint le faux Octave, j’ai voyagé, j’ai été souffrant, malade même, et, en recevant votre gracieuse invitation, je me suis demandé si j’en profiterais, car il ne faut pas être égoïste et abuser de l’indulgence qu’on veut bien avoir pour un ennuyeux.