XI
Deux heures après cette scène, le faux comte reçut du vrai une lettre fermée avec le cachet d’Octave de Saville,—le malheureux dépossédé n’en avait pas d’autres à sa disposition. Cela produisit un effet bizarre à l’usurpateur de l’entité d’Olaf Labinski de décacheter une missive scellée de ses armes, mais tout devait être singulier dans cette position anormale.
La lettre contenait les lignes suivantes, tracées d’une main contrainte et d’une écriture qui semblait contrefaite, car Olaf n’avait pas l’habitude d’écrire avec les doigts d’Octave:
«Lue par tout autre que par vous, cette lettre paraîtrait datée des Petites-Maisons, mais vous me comprendrez. Un concours inexplicable de circonstances fatales, qui ne se sont peut-être jamais produites depuis que la terre tourne autour du soleil, me force à une action que nul homme n’a faite. Je m’écris à moi-même et mets sur cette adresse un nom qui est le mien, un nom que vous m’avez volé avec ma personne. De quelles machinations ténébreuses suis-je victime, dans quel cercle d’illusions infernales ai-je mis le pied, je l’ignore;—vous le savez, sans doute. Ce secret, si vous n’êtes point un lâche, le canon de mon pistolet ou la pointe de mon épée vous le demandera sur un terrain où tout homme honorable ou infâme répond aux questions qu’on lui pose; il faut que demain l’un de nous ait cessé de voir la lumière du ciel. Ce large univers est maintenant trop étroit pour nous deux:—je tuerai mon corps habité par votre esprit imposteur ou vous tuerez le vôtre, où mon âme s’indigne d’être emprisonnée.—N’essayez pas de me faire passer pour fou,—j’aurai le courage d’être raisonnable, et, partout où je vous rencontrerai, je vous insulterai avec une politesse de gentilhomme, avec un sang-froid de diplomate; les moustaches de M. le comte Olaf Labinski peuvent déplaire à M. Octave de Saville, et tous les jours on se marche sur le pied à la sortie de l’Opéra, mais j’espère que mes phrases, bien qu’obscures, n’auront aucune ambiguïté pour vous, et que mes témoins s’entendront parfaitement avec les vôtres pour l’heure, le lieu et les conditions du combat.»
Cette lettre jeta Octave dans une grande perplexité. Il ne pouvait refuser le cartel du comte, et cependant il lui répugnait de se battre avec lui-même, car il avait gardé pour son ancienne enveloppe une certaine tendresse. L’idée d’être obligé à ce combat par quelque outrage éclatant le fit se décider pour l’acceptation, quoique, à la rigueur, il pût mettre à son adversaire la camisole de force de la folie et lui arrêter ainsi le bras, mais ce moyen violent répugnait à sa délicatesse. Si, entraîné par une passion inéluctable, il avait commis un acte répréhensible et caché l’amant sous le masque de l’époux pour triompher d’une vertu au-dessus de toutes les séductions, il n’était pas pourtant un homme sans honneur et sans courage; ce parti extrême, il ne l’avait d’ailleurs pris qu’après trois ans de luttes et de souffrances, au moment où sa vie, consumée par l’amour, allait lui échapper. Il ne connaissait pas le comte; il n’était pas son ami; il ne lui devait rien, et il avait profité du moyen hasardeux que lui offrait le docteur Balthazar Cherbonneau.
Où prendre des témoins? sans doute parmi les amis du comte; mais Octave, depuis un jour qu’il habitait l’hôtel, n’avait pu se lier avec eux.
Sur la cheminée s’arrondissaient deux coupes de céladon craquelé, dont les anses étaient formées par des dragons d’or. L’une contenait des bagues, des épingles, des cachets et autres menus bijoux;—l’autre des cartes de visite où, sous des couronnes de duc, de marquis, de comte, en gothique, en ronde, en anglaise, étaient inscrits par des graveurs habiles une foule de noms polonais, russes, hongrois, allemands, italiens, espagnols, attestant l’existence voyageuse du comte, qui avait des amis dans tous les pays.
Octave en prit deux au hasard: le comte Zamoieczki et le marquis de Sepulveda.—Il ordonna d’atteler et se fit conduire chez eux. Il les trouva l’un et l’autre. Ils ne parurent pas surpris de la requête de celui qu’ils prenaient pour le comte Olaf Labinski.—Totalement dénués de la sensibilité des témoins bourgeois, ils ne demandèrent pas si l’affaire pouvait s’arranger et gardèrent un silence de bon goût sur le motif de la querelle, en parfaits gentilshommes qu’ils étaient.
De son côté, le comte véritable, ou, si vous l’aimez mieux, le faux Octave, était en proie à un embarras pareil; il se souvint d’Alfred Humbert et de Gustave Raimbault, au déjeuner duquel il avait refusé d’assister, et il les décida à le servir en cette rencontre.—Les deux jeunes gens marquèrent quelque étonnement de voir engager dans un duel leur ami, qui depuis un an n’avait presque pas quitté sa chambre, et dont ils savaient l’humeur plus pacifique que batailleuse; mais, lorsqu’il leur eut dit qu’il s’agissait d’un combat à mort pour un motif qui ne devait pas être révélé, ils ne firent plus d’objections et se rendirent à l’hôtel Labinski.
Les conditions furent bientôt réglées. Une pièce d’or jetée en l’air décida de l’arme, les adversaires ayant déclaré que l’épée ou le pistolet leur convenait également. On devait se rendre au bois de Boulogne à six heures du matin dans l’avenue des Poteaux, près de ce toit de chaume soutenu par des piliers rustiques, à cette place libre d’arbres où le sable tassé présente une arène propre à ces sortes de combats.