Deux heures après, miss Alicia recevait une immense quantité de pots de fleurs, des plus rares, et, ce qui la surprit davantage, une monstrueuse paire de cornes de bœuf de Sicile, transparentes comme le jaspe, polies comme l’agate, qui mesuraient bien trois pieds de long et se terminaient par de menaçantes pointes noires. Une magnifique monture de bronze doré permettait de poser les cornes, le piton en l’air, sur une cheminée, une console ou une corniche.
Vicè, qui avait aidé les porteurs à déballer fleurs et cornes, parut comprendre la portée de ce cadeau bizarre.
Elle plaça bien en évidence, sur la table de pierre, les superbes croissants, qu’on aurait pu croire arrachés au front du taureau divin qui portait Europe, et dit: «Nous voilà maintenant en bon état de défense.
—Que voulez-vous dire, Vicè? demanda miss Ward.
—Rien... sinon que le signor français a de bien singuliers yeux.»
V
L’heure des repas était passée depuis longtemps, et les feux de charbon qui pendant le jour changeaient en cratère du Vésuve la cuisine de l’hôtel de Rome, s’éteignaient lentement en braise sous les étouffoirs de tôle; les casseroles avaient repris leur place à leurs clous respectifs et brillaient en rang comme les boucliers sur le bordage d’une trirème antique;—une lampe de cuivre jaune, semblable à celles qu’on retire des fouilles de Pompeï et suspendue par une triple chaînette à la maîtresse poutre du plafond, éclairait de ses trois mèches plongeant naïvement dans l’huile le centre de la vaste cuisine dont les angles restaient baignés d’ombre.
Les rayons lumineux tombant de haut modelaient avec des jeux d’ombre et de clair très-pittoresques un groupe de figures caractéristiques réunies autour de l’épaisse table de bois, toute hachée et sillonnée de coups de tranche-lard, qui occupait le milieu de cette grande salle dont la fumée des préparations culinaires avait glacé les parois de ce bitume si cher aux peintres de l’école de Caravage. Certes, l’Espagnolet ou Salvator Rosa, dans leur robuste amour du vrai, n’eussent pas dédaigné les modèles rassemblés là par le hasard, où, pour parler plus exactement, par une habitude de tous les soirs.
Il y avait d’abord le chef Virgilio Falsacappa, personnage fort important, d’une stature colossale et d’un embonpoint formidable, qui aurait pu passer pour un des convives de Vitellius si, au lieu d’une veste de basin blanc, il eût porté une toge romaine bordée de pourpre: ses traits prodigieusement accentués formaient comme une espèce de caricature sérieuse de certains types des médailles antiques; d’épais sourcils noirs saillants d’un demi-pouce couronnaient ses yeux, coupés comme ceux des masques de théâtre; un énorme nez jetait son ombre sur une large bouche qui semblait garnie de trois rangs de dents comme la gueule du requin. Un fanon puissant comme celui du taureau Farnèse unissait le menton, frappé d’une fossette à y fourrer le poing, à un col d’une vigueur athlétique tout sillonné de veines et de muscles. Deux touffes de favoris, dont chacun eût pu fournir une barbe raisonnable à un sapeur, encadraient cette large face martelée de tons violents: des cheveux noirs frisés, luisants, où se mêlaient quelques fils argentés, se tordaient sur son crâne en petites mèches courtes, et sa nuque plissée de trois boursouflures transversales débordait du collet de sa veste; aux lobes de ses oreilles, relevées par les apophyses de mâchoires capables de broyer un bœuf dans une journée, brillaient des boucles d’argent grandes comme le disque de la lune; tel était maître Virgilio Falsacappa, que son tablier retroussé sur la hanche et son couteau plongé dans une gaîne de bois faisaient ressembler à un victimaire plus qu’à un cuisinier.
Ensuite apparaissait Timberio le portefaix, que la gymnastique de sa profession et la sobriété de son régime, consistant en une poignée de macaroni demi-cru et saupoudré de cacio-cavallo, une tranche de pastèque et un verre d’eau à la neige, maintenait dans un état de maigreur relative, et qui, bien nourri, eût certes atteint l’embonpoint de Falsacappa, tant sa robuste charpente paraissait faite pour supporter un poids énorme de chair. Il n’avait d’autre costume qu’un caleçon, un long gilet d’étoffe brune et un grossier caban jeté sur l’épaule.