Appuyé sur le bord de la table, Scazziga, le cocher de la calèche de louage dont se servait M. Paul d’Aspremont, présentait aussi une physionomie frappante; ses traits irréguliers et spirituels étaient empreints d’une astuce naïve; un sourire de commande errait sur ses lèvres moqueuses, et l’on voyait à l’aménité de ses manières qu’il vivait en relation perpétuelle avec les gens comme il faut; ses habits achetés à la friperie simulaient une espèce de livrée dont il n’était pas médiocrement fier, et qui, dans son idée, mettait une grande distance sociale entre lui et le sauvage Timberio; sa conversation s’émaillait de mots anglais et français qui ne cadraient pas toujours heureusement avec le sens de ce qu’il voulait dire, mais qui n’en excitaient pas moins l’admiration des filles de cuisine et des marmitons, étonnés de tant de science.
Un peu en arrière se tenaient deux jeunes servantes dont les traits rappelaient avec moins de noblesse, sans doute, ce type si connu des monnaies syracusaines: front bas, nez tout d’une pièce avec le front, lèvres un peu épaisses, menton empâté et fort; des bandeaux de cheveux d’un noir bleuâtre allaient se rejoindre derrière leur tête à un pesant chignon traversé d’épingles terminées par des boules de corail; des colliers de même matière cerclaient à triple rang leurs cols de cariatide, dont l’usage de porter les fardeaux sur la tête avait renforcé les muscles.—Des dandies eussent à coup sûr méprisé ces pauvres filles qui conservaient pur de mélange le sang des belles races de la grande Grèce; mais tout artiste, à leur aspect, eût tiré son carnet de croquis et taillé son crayon.
Avez-vous vu à la galerie du maréchal Soult le tableau de Murillo où des chérubins font la cuisine? Si vous l’avez vu, cela nous dispensera de peindre ici les têtes des trois ou quatre marmitons bouclés et frisés qui complétaient le groupe.
Le conciliabule traitait une question grave. Il s’agissait de M. Paul d’Aspremont, le voyageur français arrivé par le dernier vapeur: la cuisine se mêlait de juger l’appartement.
Timberio le portefaix avait la parole, et il faisait des pauses entre chacune de ses phrases, comme un acteur en vogue, pour laisser à son auditoire le temps d’en bien saisir toute la portée, d’y donner son assentiment ou d’élever des objections.
«Suivez bien mon raisonnement, disait l’orateur; le Léopold, est un honnête bateau à vapeur toscan, contre lequel il n’y a rien à objecter, sinon qu’il transporte trop d’hérétiques anglais...
—Les hérétiques anglais payent bien, interrompit Scazziga, rendu plus tolérant par les pourboires.
—Sans doute; c’est bien le moins que lorsqu’un hérétique fait travailler un chrétien, il le récompense généreusement, afin de diminuer l’humiliation.
—Je ne suis pas humilié de conduire un forestier dans ma voiture; je ne fais pas, comme toi, métier de bête de somme, Timberio.
—Est-ce que je ne suis pas baptisé aussi bien que toi? répliqua le portefaix en fronçant le sourcil et en fermant les poings.