Craignant de voir se réaliser cette funeste prédiction, tous les rois, et surtout les rois goths, ajoutaient de nouvelles serrures et de nouveaux cadenas à la porte mystérieuse, non pas qu'ils eussent positivement foi à la prophétie, mais, en personnes sages, ils ne se souciaient nullement de se mêler à ces enchantements et à ces sorcelleries. Rodrigue, plus curieux ou plus nécessiteux, car ses débauches et ses prodigalités l'avaient épuisé d'argent, voulut tenter l'aventure, espérant trouver des trésors considérables dans le souterrain enchanté: il se dirigea vers la grotte, en tête de quelques déterminés munis de torches, de lanternes et de cordes, arriva à la porte creusée dans le roc vif et fermée d'un couvercle de fer plein de cadenas, avec une tablette où on lisait en caractères grecs: Le roi qui ouvrira ce souterrain et pourra découvrir les merveilles qu'il renferme, verra des biens et des maux. Les autres rois, effrayés de l'alternative, n'avaient pas osé passer outre; mais Rodrigue, risquant le mal pour avoir la chance du bien, ordonna de briser les cadenas, de forcer les serrures et de lever le couvercle; ceux qui se vantaient d'être les plus hardis descendirent les premiers, mais ils revinrent bientôt, leurs torches éteintes, tremblants, pâles, effarés, et ceux qui pouvaient parler racontèrent qu'ils avaient été effrayés par une épouvantable vision. Rodrigue, ne renonçant pas pour cela à rompre l'enchantement, fit disposer les torches de manière à ce que le vent qui sortait de la caverne ne pût les éteindre, se mit en tête de la troupe, et pénétra hardiment dans la grotte: il arriva bientôt à une chambre carrée d'une riche architecture, au milieu de laquelle il y avait une statue de bronze de haute stature et d'un aspect terrible. Cette statue avait les pieds posés sur une colonne de trois coudées de haut, et tenait à la main une masse d'armes dont elle frappait le pavé à grands coups, ce qui produisait le bruit et le vent qui avaient causé tant de frayeur aux premiers entrés. Rodrigue, brave comme un Goth, résolu comme un chrétien qui a confiance en Dieu et ne s'étonne pas des enchantements des païens, alla droit au colosse et lui demanda la permission de visiter les merveilles qui se trouvaient là.
Le guerrier d'airain, en signe d'adhésion, cessa de frapper la terre de sa masse d'armes: l'on put reconnaître ce qu'il y avait dans la chambre, et l'on ne tarda pas à rencontrer un coffre sur le couvercle duquel était écrit: Celui qui m'ouvrira verra des merveilles. Voyant l'obéissance de la statue, les compagnons du roi, revenus de leur frayeur et encouragés par cette inscription de bon augure, apprêtaient déjà leurs manteaux et leurs poches pour les remplir d'or et de diamants; mais l'on ne trouva dans le coffre qu'une toile roulée sur laquelle étaient peintes des troupes d'Arabes, les uns à pied, les autres à cheval, la tête ceinte de turbans, avec leurs boucliers et leurs lances, et une inscription dont le sens était: Celui qui arrivera jusqu'ici et ouvrira le coffre perdra l'Espagne, et sera vaincu par des nations semblables à celles-ci. Le roi Rodrigue tâcha de dissimuler l'impression fâcheuse qu'il éprouvait, pour ne pas augmenter la tristesse des autres, et l'on chercha encore pour voir s'il n'y aurait pas quelque compensation à de si désastreuses prophéties. En levant les yeux, Rodrigue aperçut sur la muraille, à la gauche de la statue, un cartouche qui disait: Pauvre roi! tu es entré ici pour ton malheur! et à la droite, un autre signifiant: Tu seras dépossédé par des nations étrangères, et ton peuple souffrira de rudes châtiments. Derrière la statue, il y avait écrit: J'invoque les Arabes; et par-devant: Je fais mon devoir.
Le roi et ses courtisans se retirèrent pleins de trouble et de pressentiments funèbres. La nuit même, il y eut une tempête furieuse, et les ruines de la tour d'Hercule s'écroulèrent avec un fracas épouvantable. Les événements ne tardèrent pas à justifier les prédictions de la grotte magique; les Arabes peints sur la toile roulée du coffre firent voir en réalité leurs turbans, leurs lances et leurs boucliers de formes étranges sur la malheureuse terre d'Espagne: tout cela, parce que Rodrigue regarda la jambe de Florinde, et descendit dans une cave.
Mais voici la nuit qui tombe, il faut rentrer à la fonda, souper et nous coucher, car nous avons encore à voir l'hôpital du cardinal don Pedro Gonzales de Mendoza, la manufacture d'armes, les restes de l'amphithéâtre romain, mille autres curiosités, et nous partons demain soir. Quant à moi, je suis tellement fatigué par ce pavé en pointe de diamant, que j'ai envie de me retourner et de marcher un peu sur les mains, comme les clowns, pour reposer mes pieds endoloris. Ô fiacres de la civilisation! omnibus du progrès! je vous invoquais douloureusement; mais qu'eussiez-vous fait dans les rues de Tolède?
L'hôpital du Cardinal est un grand bâtiment de proportions larges et sévères, qu'il serait trop long de décrire. Nous traverserons rapidement la cour entourée de colonnes et d'arcades, qui n'a de remarquable que deux puits d'air avec des margelles de marbre blanc, et nous entrerons tout de suite dans l'église pour examiner le tombeau du cardinal, exécuté en albâtre par ce prodigieux Berruguète qui vécut plus de quatre-vingts ans, couvrant sa patrie de chefs-d'œuvre d'un style varié et d'une perfection toujours égale. Le cardinal est couché sur sa tombe dans ses habits pontificaux; la Mort lui a pincé le nez de ses maigres doigts, et la contraction suprême des muscles, cherchant à retenir l'âme près de s'échapper, lui bride les coins de la bouche et lui effile le menton; jamais masque moulé sur un mort n'a été plus sinistrement fidèle; et cependant la beauté du travail est telle, que l'on oublie ce que ce spectacle peut avoir de repoussant. De petits enfants, dans des altitudes désolées, soutiennent la plinthe et le blason du cardinal; la terre cuite la plus souple et la plus facile n'a pas plus de liberté et de mollesse; ce n'est pas sculpté, c'est pétri!
Il y a aussi, dans cette église, deux tableaux de Domenico Theotocopuli, dit le Greco, peintre extravagant et bizarre qui n'est guère connu hors de l'Espagne. Sa folie était, comme vous le savez, la crainte de passer pour imitateur du Titien, dont il avait été l'élève; cette préoccupation le jeta dans les recherches et les caprices les plus baroques.
L'un de ces tableaux, celui qui représente la Sainte Famille, a dû rendre bien malheureux le pauvre Greco, car, au premier coup d'œil, on le prendrait pour un Titien véritable. L'ardente couleur du coloris, la vivacité de ton des draperies, ce beau reflet d'ambre jaune qui réchauffe jusqu'aux nuances les plus fraîches du peintre vénitien, tout concourt à tromper l'œil le plus exercé: la touche seule est moins large et moins grasse. Le peu de raison qui restait au Greco dut chavirer tout à fait dans le sombre océan de la folie, après avoir achevé ce chef-d'œuvre; il n'y a pas beaucoup de peintres aujourd'hui en état de devenir fous par de semblables motifs.
L'autre tableau, dont le sujet est le Baptême du Christ, appartient tout à fait à la seconde manière du Greco: il y a des abus de blanc et de noir, des oppositions violentes, des teintes singulières, des attitudes strapassées, des draperies cassées et chiffonnées à plaisir; mais dans tout cela règnent une énergie dépravée, une puissance maladive, qui trahissent le grand peintre et le fou de génie. Peu de tableaux m'ont autant intéressé que ceux du Greco, car les plus mauvais ont toujours quelque chose d'inattendu et de chevauchant hors du possible qui vous surprend et vous fait rêver.
De l'hôpital nous nous rendîmes à la manufacture d'armes. C'est un vaste bâtiment symétrique et de bon goût, fondé par Charles III, dont le nom se retrouve sur tous les monuments d'utilité publique; la manufacture est bâtie tout près du Tage, dont les eaux servent à la trempe des épées et font mouvoir les roues des machines. Les ateliers occupent les côtés d'une grande cour entourée de portiques et d'arcades, comme presque toutes les cours en Espagne. Ici on chauffe le fer, là il est soumis au marteau, plus loin on le trempe; dans cette chambre sont des meules à aiguiser et à repasser; dans cette autre se fabriquent les fourreaux et les poignées. Nous ne pousserons pas plus loin cette investigation, qui n'apprendrait rien de particulier à nos lecteurs, et nous dirons seulement qu'il entre dans la composition de ces lames, justement célèbres, des vieux fers de chevaux et de mules, recueillis avec soin dans ce but.
Pour nous faire voir que les lames de Tolède méritaient encore leur réputation, l'on nous conduisit à la salle d'épreuve: un ouvrier, d'une taille élevée et d'une force colossale, prit une arme de l'espèce la plus ordinaire, un sabre droit de cavalerie, le piqua dans un saumon de plomb fixé à la muraille, fit ployer la lame dans tous les sens comme une cravache, de façon à ce que la poignée rejoignait presque la pointe; la trempe élastique et souple de l'acier lui permit de supporter cette épreuve sans se rompre. Ensuite l'homme se plaça devant une enclume et y donna un coup si bien appliqué, que la lame y entra d'une demi-ligne; ce tour de force me fit penser à cette scène d'un roman de Walter Scott, où Richard Cœur de Lion et le roi Saladin s'exercent à couper des barres de fer et des oreillers.