Les lames de Tolède d'aujourd'hui valent donc celles d'autrefois; le secret de la trempe n'est pas perdu, mais le secret de la forme: il ne manque vraiment aux ouvrages modernes que cette petite chose, si méprisée des gens progressifs, pour soutenir la comparaison avec les anciens. Une épée moderne n'est qu'un outil, une épée du XVIe siècle est à la fois un outil et un joyau.
Nous comptions trouver à Tolède quelques vieilles armes, dagues, poignards, cochelimardes, espadons, rapières et autres curiosités bonnes à mettre en trophée le long de quelque mur ou de quelque dressoir, et nous avions appris par cœur, à cet effet, les noms et les marques des soixante armuriers de Tolède recueillis par Achille Jubinal, mais l'occasion de mettre notre science à l'épreuve ne se présenta pas, car il n'y a pas plus d'épées à Tolède que de cuir à Cordoue, que de dentelles à Malines, que d'huîtres à Ostende et de pâtés de foie gras à Strasbourg; c'est à Paris que sont toutes les raretés, et si l'on en rencontre quelques-unes dans les pays étrangers, c'est qu'elles viennent de la boutique de mademoiselle Delaunay, quai Voltaire.
L'on nous fit voir aussi les restes de l'amphithéâtre romain et de la naumachie, qui ont parfaitement l'air d'un champ labouré, comme toutes les ruines romaines en général. Je n'ai pas l'imagination qu'il faut pour m'extasier sur des néants si problématiques; c'est un soin que je laisse aux antiquaires, et j'aime mieux vous parler des murailles de Tolède, qui sont visibles à l'œil nu et d'un admirable effet pittoresque. Les constructions se marient très-heureusement aux aspérités du terrain; il est souvent difficile de dire où finit le rocher, où commence le rempart; chaque civilisation a mis la main au travail; ce pan de mur est romain, cette tour est gothique, et ces créneaux sont arabes. Toute cette portion qui s'étend de la porte Cambron à la puerta Visagra (via sacra), où aboutissait probablement la voie romaine, a été bâtie par le roi goth Wamba. Chacune de ces pierres a son histoire, et si nous voulions tout raconter, il nous faudrait un volume au lieu d'un article; mais ce qui ne sort pas de nos attributions de voyageur, c'est de redire encore une fois la noble figure que fait à l'horizon Tolède assise sur son trône de rochers, avec sa ceinture de tours et son diadème d'églises: on ne saurait imaginer un profil plus ferme et plus sévère revêtu d'une couleur plus riche, et où la physionomie du moyen âge soit plus fidèlement conservée. Je restai plus d'une heure en contemplation, tâchant de rassasier mes yeux, et de graver au fond de ma mémoire la silhouette de cette admirable perspective: la nuit vint trop tôt, hélas! et nous allâmes nous coucher, car nous devions partir à une heure du matin pour éviter les trop grandes chaleurs. À minuit, en effet, notre calesero arriva ponctuellement, et nous grimpâmes tout endormis, et dans un état de somnambulisme prononcé, sur les maigres coussins de notre carriole. Les cahots épouvantables causés par le pavé chausse-trape de Tolède nous eurent bientôt assez réveillés pour jouir de l'aspect fantastique de notre caravane nocturne. La voiture aux grandes roues écarlates, au coffre extravagant, semblait, tant les murailles étaient rapprochées, fendre, pour passer, des flots de maisons qui se refermaient derrière elle! Un sereno aux jambes nues, avec le caleçon flottant et le mouchoir bariolé des Valenciens, marchait devant nous, portant au bout de sa lance une lanterne dont les vacillantes lueurs produisaient toutes sortes de jeux d'ombre et de lumière que Rembrandt n'eût pas dédaigné de placer dans quelques-unes de ses belles eaux-fortes de rondes et de patrouilles de nuit; le seul bruit qu'on entendît, c'était le frémissement argentin des grelots au cou de notre mule et le grincement de nos essieux. Les citadins dormaient aussi profondément que les statues de la chapelle de los Reyes nuevos. De temps en temps, notre sereno avançait sa lanterne sous le nez de quelque drôle endormi en travers de la rue, et le faisait ranger avec le bois de sa lance; car, en quelque endroit que le sommeil prenne un Espagnol, il étend son manteau à terre et se couche avec une philosophie et un flegme parfaits. Devant la porte, qui n'était pas encore ouverte, et où on nous fit attendre deux heures, le sol était jonché de dormeurs qui ronflaient sur tous les tons possibles, car la rue est la seule chambre à coucher où l'on ne soit pas livré aux bêtes, et il faut pour entrer dans une alcôve la résignation d'un fakir indien. Enfin la damnée porte tourna sur ses gonds, et nous reprîmes le chemin par où nous étions venus.
XI.
PROCESSION DE LA FÊTE-DIEU À MADRID.--ARANJUEZ.--UN PATIO.--LA CAMPAGNE D'OCAÑA.--TEMBLEQUE ET SES JARRETIÈRES.--UNE NUIT À MANZANARÈS.--LES COUTEAUX DE SANTA-CRUZ.--LE PUERTO DE LOS PERROS.--LA COLONIE DE LA CAROLINA.--BAYLEN.--JAEN, SA CATHÉDRALE ET SES MAJOS.--GRENADE.--L'ALAMEDA.--L'ALHAMBRA.--LE GÉNÉRALIFE.--L'ALBAYCIN.--LA VIE À GRENADE.--LES GITANOS.--LA CHARTREUSE.--SANTO-DOMINGO.--ASCENSION AU MULHACEN.
Il nous fallait repasser par Madrid pour prendre la diligence de Grenade; nous aurions pu aller l'attendre à Aranjuez, mais nous courions risque de la trouver pleine, et nous nous décidâmes pour le premier parti.
Notre guide avait eu la précaution de faire partir, la veille au soir, une mule qui devait nous attendre à mi-chemin, pour relayer la bête attelée à notre véhicule: car il est douteux que, sans cette précaution, nous eussions pu faire le trajet de Tolède à Madrid en une journée, vu l'intolérable chaleur de cette route poussiéreuse et sans ombre à travers d'interminables champs de blé.
Nous arrivâmes vers une heure à Illescas à moitié cuits, pour ne pas dire tout à fait, et sans autre incident. Il nous tardait d'en avoir fini avec ce chemin qui n'avait rien de nouveau pour nous, sinon que nous le parcourions en sens inverse.
Mon compagnon préféra dormir, et moi, déjà plus familiarisé avec la cuisine espagnole, je me mis à disputer mon dîner à d'innombrables essaims de mouches. La fille de l'hôtesse, gentille enfant de douze ou treize ans, aux yeux arabes, se tenait debout auprès de moi, un éventail d'une main et un petit balai de l'autre, tâchant d'écarter les insectes importuns, qui revenaient à la charge plus furieux et plus bourdonnants que jamais dès qu'elle ralentissait ou cessait son mouvement. Avec ce secours, je parvins à me fourrer dans la bouche quelques morceaux assez exempts de mouches; et, quand mon appétit fut un peu apaisé, j'entamai avec ma chasseuse d'insectes un dialogue que mon ignorance de la langue espagnole bornait nécessairement beaucoup. Cependant, avec l'aide de mon dictionnaire diamant, je parvins à soutenir une conversation fort passable pour un étranger. La petite me dit qu'elle savait écrire et lire toutes sortes d'écritures moulées et même du latin, et qu'en outre elle jouait passablement du pandero, talent dont je l'engageai à me donner un échantillon, ce qu'elle fit de fort bonne grâce au détriment du sommeil de mon camarade, que le bruissement des plaques de cuivre et le ronflement sourd de la peau d'âne effleurée par le pouce de la petite musicienne finirent par réveiller.
La mule fraîche était attelée. Il fallait se remettre en route, et réellement on a besoin d'un grand courage moral pour quitter, par trente degrés de chaleur, une posada où l'on a pour perspective plusieurs rangs de jarres, de pots et d'alcarrazas, couverts d'une transpiration perlée. Boire de l'eau est une volupté que je n'ai connue qu'en Espagne; il est vrai qu'elle y est légère, limpide et d'un goût exquis. La défense de boire du vin faite aux mahométans est la prescription la plus facile à suivre sous de tels climats.