Grâce aux discours éloquents que notre calesero ne cessa de tenir à sa mule et aux petites pierres qu'il lui jetait aux oreilles avec beaucoup de dextérité, nous allions assez bon train. Il l'appelait, dans les circonstances difficiles, vieja, revieja (vieille, deux fois vieille), injure particulièrement sensible aux mules, soit parce qu'elle est toujours accompagnée d'un coup de manche de fouet sur l'échine, soit parce qu'elle est fort humiliante en elle-même. Cette épithète, appliquée plusieurs fois avec beaucoup d'à-propos, nous fit arriver aux portes de Madrid à cinq heures du soir.
Nous connaissions déjà Madrid, et nous n'y vîmes rien de nouveau que la procession de la Fête-Dieu, qui a beaucoup perdu de son ancienne splendeur par la suppression des couvents et des confréries religieuses. Cependant la cérémonie ne manque pas de solennité. Le passage de la procession est poudré de sable fin, et des tendidos de toile à voile, allant d'une maison à l'autre, entretiennent l'ombre et la fraîcheur dans les rues; les balcons sont pavoisés et garnis de jolies femmes en grande toilette; c'est le coup d'œil le plus charmant qu'on puisse imaginer. Le manège perpétuel des éventails qui s'ouvrent, se ferment, palpitent et battent de l'aile comme des papillons qui cherchent à se poser; les mouvements de coude des femmes se groupant dans leur mantille et corrigeant l'inflexion d'un pli disgracieux; les œillades lancées d'une croisée à l'autre aux gens de connaissance; le joli signe de tête et le geste gracieux qui accompagnent l'agur par lequel les señoras répondent aux cavaliers qui les saluent; la foule pittoresque entremêlée de Gallegos, de Pasiegas, de Valenciens, de Manolas et de vendeurs d'eau, tout cela forme un spectacle d'une animation et d'une gaieté charmantes. Les Niños de la Cuna (enfants trouvés), vêtus de leur uniforme bleu, marchent en tête de la procession. Dans cette longue file d'enfants, nous en vîmes bien peu qui eussent une jolie figure, et l'Hymen lui-même, dans toute son insouciance conjugale, aurait eu de la peine à faire plus laid que ces enfants de l'Amour. Puis viennent les bannières des paroisses, le clergé, les châsses d'argent, et, sous un dais de drap d'or, le corpus Dei dans un soleil de diamants d'un éclat insoutenable.
La dévotion proverbiale des Espagnols me parut très-refroidie, et sous ce rapport l'on eût pu se croire à Paris au temps où ne pas s'agenouiller devant le saint sacrement était une opposition de bon goût. C'est tout au plus si, à l'approche du dais, les hommes touchaient le bord de leur chapeau. L'Espagne catholique n'existe plus. La Péninsule en est aux idées voltairiennes et libérales sur la féodalité, l'inquisition et le fanatisme. Démolir des couvents lui paraît être le comble de la civilisation.
Un soir, étant près de l'hôtel de la Poste, au coin de la rue de Carretas, je vis la foule s'écarter avec précipitation, et s'approcher par la Calle-Mayor une pléiade de lumières scintillantes: c'était le saint sacrement qui se rendait, dans son carrosse, au chevet de quelque moribond; car à Madrid le bon Dieu ne va pas encore à pied. Cette fuite avait pour but d'éviter de se mettre à genoux.
Puisque nous sommes en train de parler de cérémonies religieuses, disons qu'en Espagne la croix du drap des morts n'est pas blanche comme en France, mais d'un jaune soufre tout aussi lugubre. On ne se sert pas, pour les emporter, d'un corbillard, mais d'une bière à bras.
Madrid nous était insupportable, et les deux jours qu'il nous fallut y rester nous parurent deux siècles pour le moins. Nous ne rêvions qu'orangers, citronniers, cachuchas, castagnettes, basquines et costumes pittoresques, car tout le monde nous faisait des récits merveilleux de l'Andalousie avec cette emphase un peu fanfaronne dont les Espagnols ne se déshabitueront jamais, pas plus que les Gascons de France.
Le moment tant souhaité arriva enfin, car tout arrive, même le jour qu'on désire, et nous partîmes dans une diligence très-comfortable, attelée d'un troupeau de mules rasées, luisantes et vigoureuses, qui allaient grand train. Cette diligence était tapissée de nankin, et garnie de stores et de jalousies vertes. Elle nous parut le suprême de l'élégance après les abominables galères, sillas volantes et carrosses, où nous avions été secoués jusqu'alors; et réellement elle eût été fort commode sans cette température de four à plâtre qui nous calcinait, malgré nos éventails toujours en mouvement et l'extrême légèreté de nos habits. Aussi c'était dans notre étuve roulante une litanie perpétuelle de: Jesus! que calor! j'étouffe! je fonds! et autres exclamations assorties. Cependant nous prenions notre mal en patience, et nous laissions, sans trop maugréer, couler notre sueur en cascade le long de notre nez et de nos tempes, car, au bout de nos fatigues, nous avions en perspective Grenade et l'Alhambra, le rêve de tout poëte; Grenade, dont le nom seul fait éclater en formules admiratives et danser sur un pied le bourgeois le plus épais, le plus électeur et le plus caporal de la garde civique.
Les environs de Madrid sont tristes, nus et brûlés, quoique moins pierreux de ce côté qu'en venant par Guadarrama; les terrains, plutôt tourmentés qu'accidentés, s'enveloppent et se succèdent uniformément, sans autre particularité que des villages poussiéreux et crayeux, jetés çà et là dans l'aridité générale, et qu'on ne remarquerait pas si la tour carrée de leur église n'attirait l'attention. Les flèches aiguës sont rares en Espagne, et la tour à quatre pans est la forme la plus ordinaire des clochers. À l'embranchement des chemins, des croix suspectes ouvrent leurs bras sinistres; de temps en temps passent des chars à bœufs avec le bouvier endormi sous son manteau, des paysans à cheval, la mine farouche et la carabine à l'arçon de la selle.
Le ciel, au milieu du jour, est couleur de plomb en fusion; la terre, d'un gris poudroyant micacé de lumière qui s'azure à peine dans le plus extrême lointain. Pas un seul bouquet d'arbres, pas un arbuste, pas une goutte d'eau dans le lit des torrents desséchés; rien qui repose l'œil et rafraîchisse l'imagination. Pour trouver un peu d'abri contre les rayons dévorants du soleil, il faut suivre l'étroite ligne d'ombre bleue et rare que projettent les murailles. Il est vrai de dire que l'on était en plein mois de juillet, ce qui n'est pas précisément l'époque pour voyager fraîchement en Espagne; mais nous sommes d'avis qu'il faut visiter les pays dans leur saison violente: l'Espagne en été, la Russie en hiver.
Jusqu'à la résidence royale (sitio real) d'Aranjuez, nous ne rencontrâmes rien qui mérite mention particulière. Aranjuez est un château de briques à coins de pierre, d'un effet blanc et rouge, avec de grands toits d'ardoises, des pavillons et des girouettes, qui rappellent le genre de constructions en usage sous Henri IV et Louis XIII, le palais de Fontainebleau ou les maisons de la place Royale de Paris. Le Tage, que l'on traverse sur un pont suspendu, y entretient une fraîcheur de végétation qui fait l'admiration des Espagnols, et permet aux arbres du Nord de s'y développer vigoureusement. On voit à Aranjuez des ormes, des frênes, des bouleaux, des trembles, curieux là-bas comme le seraient ici des figuiers de l'Inde, des aloès et des palmiers.