Notre visite faite à la cathédrale, nous revînmes, ainsi que les autres voyageurs, au Parador, dont l'apparence semblait nous promettre un excellent repas; un café y était joint, et il avait tout à fait l'air d'un établissement européen et civilisé. Mais quelqu'un avisa, en se mettant à table, que le pain était dur comme de la pierre meulière, et en demanda d'autre. L'hôtelier ne voulut jamais consentir à le changer. Pendant la querelle, une autre personne s'aperçut que les plats étaient réchauffés et avaient dû être déjà servis dans des temps reculés. Tout le monde se mit à jeter les cris les plus plaintifs, et à demander un dîner neuf et entièrement inédit.
Voici le mot de l'énigme: la diligence qui nous précédait avait été arrêtée par les brigands de la Manche, de sorte que les voyageurs, emmenés dans la montagne, n'avaient pu consommer le repas préparé pour eux par l'hôtelier de Jaën. Celui-ci, pour ne pas perdre ses frais, avait gardé les mets, et nous les avait fait resservir, en quoi son attente fut trompée, car nous nous levâmes tous, et nous fûmes manger ailleurs. Ce malencontreux dîner a dû être présenté une troisième fois aux voyageurs suivants.
L'on se réfugia dans une posada borgne, où, après une longue attente, l'on nous servit quelques côtelettes, quelques œufs et une salade dans des assiettes écornées, avec des verres et des couteaux dépareillés. Le régal était médiocre, mais il fut assaisonné de tant d'éclats de rire et de plaisanteries sur la fureur comique de l'hôtelier voyant son monde sortir processionnellement, et sur le sort des malheureux à qui il ne manquerait pas de représenter ses poulets étiques rafraîchis pour la troisième fois par un tour de poêle, que nous fûmes dédommagés, et au delà, de la maigreur de la chère. Quand une fois la première glace de froideur est rompue, les Espagnols sont d'une gaieté enfantine et naïve d'un charme extrême. La moindre chose les fait rire aux larmes.
C'est à Jaën que j'ai vu le plus de costumes nationaux et pittoresques: les hommes avaient, pour la plupart, des culottes en velours bleu ornées de boutons de filigrane d'argent, des guêtres de Ronda, historiées de piqûres, d'aiguillettes et d'arabesques, d'un cuir plus foncé. L'élégance suprême est de n'attacher que les premiers boutons en haut et en bas, de façon à laisser voir le mollet. De larges ceintures de soie jaune ou rouge, une veste de drap brun relevée d'agréments, un manteau bleu ou marron, un chapeau pointu à larges bords, enjolivé de velours et de houppes de soie, complètent l'ajustement, qui ressemble assez à l'ancien costume des brigands italiens. D'autres portaient ce qu'on appelle un vestido de cazador (habit de chasseur), tout en peau de daim, de couleur fauve, et en velours vert.
Quelques femmes du peuple avaient des capes rouges qui piquaient de vives étincelles et de paillettes écarlates le fond plus sombre de la foule. L'accoutrement bizarre, le teint hâlé, les yeux étincelants, l'énergie des physionomies, l'attitude impassible et calme de ces majos, plus nombreux que partout ailleurs, donnent à la population de Jaën un aspect plus africain qu'européen; illusion à laquelle ajoutent beaucoup l'ardeur du climat, la blancheur éblouissante des maisons, toutes passées au lait de chaux, suivant l'usage arabe, le ton fauve des terrains et l'azur inaltérable du ciel. Il y a en Espagne un dicton sur Jaën: «Laide ville, mauvaises gens,» qui ne sera trouvé vrai par aucun peintre. Du reste, là-bas comme ici, pour la plupart des gens, une belle ville est une ville tirée au cordeau et garnie d'une quantité suffisante de réverbères et de bourgeois.
Au sortir de Jaën, l'on entre dans une vallée qui se prolonge jusqu'à la Vega de Grenade. Les commencements en sont arides; des montagnes décharnées, éboulées de sécheresse, vous brûlent, comme des miroirs ardents, de leur réverbération blanchâtre; nulle trace de végétation que quelques pâles touffes de fenouil. Mais bientôt la vallée se resserre et se creuse, les cours d'eau commencent à ruisseler, la végétation renaît, l'ombre et la fraîcheur reparaissent, le Rio de Jaën occupe le fond de la vallée, où il court avec rapidité entre les pierres et les roches qui le contrarient et lui barrent le passage à chaque instant. Le chemin le côtoie et le suit dans ses sinuosités, car, dans les pays de montagnes, les torrents sont encore les ingénieurs les plus habiles pour tracer des routes, et ce qu'on peut faire de mieux, c'est de s'en rapporter à leurs indications.
Une maison de paysan où nous nous arrêtâmes pour boire était entourée de deux ou trois rigoles d'eau courante qui allaient plus loin se distribuer dans un massif de myrtes, de pistachiers, de grenadiers et d'arbres de toute espèce, d'une force de végétation extraordinaire. Il y avait si longtemps que nous n'avions vu du véritable vert, que ce jardin inculte et sauvage aux trois quarts nous parut un petit paradis terrestre.
La jeune fille qui nous donna à boire dans un de ces charmants pots d'argile poreuse qui font l'eau si fraîche, était fort jolie avec ses yeux allongés jusqu'aux tempes, son teint fauve et sa bouche africaine épanouie et vermeille comme un bel œillet, sa jupe à falbalas, et ses souliers de velours dont elle paraissait toute fière et tout occupée. Ce type, qui se retrouve fréquemment à Grenade, est évidemment moresque.
À un certain endroit la vallée s'étrangle, et les rochers se rapprochent au point de ne laisser que tout juste la place du Rio. Autrefois les voitures étaient forcées d'entrer et de marcher dans le lit même du torrent, ce qui ne laissait pas d'avoir son danger à cause des trous, des pierres et de l'élévation de l'eau, qui, en hiver, doit s'enfler considérablement. Pour obvier à cet inconvénient, l'on a percé de part en part un des rochers et pratiqué un tunnel assez long, dans le genre des viaducs des chemins de fer. Cet ouvrage, assez considérable, ne date que de quelques années.
À partir de là, la vallée s'évase, et le chemin n'est plus obstrué. Il existe ici, dans mes souvenirs, une lacune de quelques lieues. Abattu par la chaleur, que le temps, tourné à l'orage, rendait véritablement suffocante, je finis par m'endormir. Quand je m'éveillai, la nuit, qui vient si subitement dans les climats méridionaux, était tombée tout à fait, un vent affreux soulevait des tourbillons de poussière enflammée; ce vent-là devait être bien proche parent du siroco d'Afrique, et je ne sais pas comment nous n'avons pas été asphyxiés. Les formes des objets disparaissaient dans ce brouillard poudreux; le ciel, ordinairement si splendide dans les nuits d'été, semblait une voûte de four; il était impossible de voir à deux pas devant soi. Nous fîmes notre entrée à Grenade vers deux heures du matin, et nous descendîmes à la fonda del Comercio, soi-disant hôtel tenu à la française, où il n'y avait pas de draps au lit, et où nous couchâmes tout habillés sur la table; mais ces petites tribulations nous affectaient peu, nous étions à Grenade, et dans quelques heures nous allions voir l'Alhambra et le Généralife.