Notre premier soin fut de nous faire indiquer, par notre domestique de place, une casa de pupilos, c'est-à-dire une maison particulière où l'on prend des pensionnaires, car, devant faire à Grenade un assez long séjour, l'hospitalité médiocre de la fonda del Comercio ne pouvait plus nous convenir. Ce domestique, nommé Louis, était Français, de Farmoutiers en Brie. Il avait déserté du temps de l'invasion des Français sous Napoléon, et vivait à Grenade depuis plus de vingt ans. C'était bien le plus drôle de corps qu'on puisse imaginer: sa taille, de cinq pieds huit pouces, faisait le plus singulier contraste avec sa petite tête, ridée comme une pomme et grosse comme le poing. Privé de toute communication avec la France, il avait gardé son ancien jargon briard dans toute sa pureté native, parlait comme un Jeannot d'opéra-comique, et semblait réciter perpétuellement des paroles de M. Étienne. Malgré un si long séjour, sa dure cervelle s'était refusée à se meubler d'un nouvel idiome; il savait à peine les phrases tout à fait indispensables. De l'Espagne, il n'avait que les alpargatas et le petit chapeau andalou à bords retroussés. Cette concession le chagrinait fort, et il s'en vengeait en accablant les indigènes qu'il rencontrait de toutes sortes d'injures burlesques, en briard bien entendu, car maître Louis avait principalement peur des coups, et chérissait sa peau comme si elle eût valu quelque chose.

Il nous conduisit dans une maison fort décente, Calle de Parragas, près de la plazuela de San-Antonio, à deux pas de la Carrera del Darro. La maîtresse de cette pension avait longtemps habité Marseille et parlait français, raison déterminante pour nous, dont le vocabulaire était encore très-borné.

On nous établit dans une chambre au rez-de-chaussée, blanchie à la chaux, et garnie pour tout meuble d'une rosace de différentes couleurs au plafond; mais cette chambre avait l'agrément de s'ouvrir sur un patio entouré de colonnes de marbre blanc coiffées de chapiteaux moresques provenant sans doute de la démolition de quelque ancien palais arabe. Un petit bassin à jet d'eau, creusé au milieu de la cour, y entretenait la fraîcheur; une grande natte de sparterie, formant tendido, tamisait les rayons du jour, et semait çà et là d'étoiles de lumière le pavé en cailloutis à compartiments.

C'est là que nous prenions nos repas, que nous lisions, que nous vivions. Nous ne rentrions guère dans la chambre que pour nous habiller et dormir. Sans le patio, disposition architecturale qui rappelle l'ancien cavœdium romain, les maisons d'Andalousie ne seraient pas habitables. L'espèce de vestibule qui le précède est habituellement pavé en petits cailloux de couleurs variées, formant des dessins de mosaïque grossière, et représentant tantôt des pots de fleurs, tantôt des soldats, des croix de Malte, ou tout simplement la date de la construction.

Du haut de notre demeure, surmontée d'une espèce de mirador, l'on apercevait, sur la crête d'une colline nettement découpée dans le bleu du ciel, à travers des bouquets d'arbres, les tours massives de la forteresse de l'Alhambra revêtues par le soleil de teintes rousses d'une chaleur et d'une intensité extrêmes. La silhouette était complétée par deux grands cyprès juxtaposés, dont les pointes noires s'allongeaient dans l'azur au-dessus des murailles rouges. Ces cyprès ne se perdent jamais de vue; soit que l'on gravisse les flancs zébrés de neige du Mulhacen, soit que l'on erre à travers la Vega ou dans la Sierra d'Elvire, toujours on les retrouve à l'horizon, sombres, immobiles dans le flot de vapeurs bleuâtres ou dorées dont l'éloignement estampe les toits de la ville.

Grenade est bâtie sur trois collines, au bout de la plaine de la Vega: les Tours Vermeilles, ainsi nommées à cause de leur couleur (Torres Bermejas), et que l'on prétend d'origine romaine ou même phénicienne, occupent la première et la moins élevée de ces éminences; l'Alhambra, qui est toute une ville, couvre la seconde et la plus haute colline de ses tours carrées, reliées entre elles par de hautes murailles et d'immenses substructions, qui renferment dans leur enceinte des jardins, des bois, des maisons et des places; l'Albaycin est situé sur le troisième monticule, séparé des autres par un ravin profond encombré de végétations, de cactus, de coloquintes, de pistachiers, de grenadiers, de lauriers-roses et de touffes de fleurs, au fond duquel roule le Darro avec la rapidité d'un torrent alpestre. Le Darro, qui charrie de l'or, traverse la ville tantôt à ciel découvert, tantôt sous des ponts si prolongés qu'ils méritent plutôt le nom de voûtes, et va se réunir dans la Vega, à peu de distance de la promenade, au Genil, qui se contente, lui, de charrier de l'argent. Cette course du torrent à travers la ville s'appelle Carrera del Darro, et du balcon des maisons qui la bordent on jouit d'une vue magnifique. Le Darro tourmente beaucoup ses rives et cause de fréquents éboulements; aussi, un ancien couplet, chanté par les enfants, fait-il allusion à cette manie d'entraîner tout, et on donne une raison grotesque. Voici la poésie en question:

Darro tiene prometido
El vasarse con Genil
Y le ha de llevar en dote
Plaza-Nueva y Zacotin.
Le Darro a promis
De se marier avec le Genil
Et veut lui apporter en dot
La Place-Neuve et le Zacatin.

Les jardins appelés carmenes del Darro, et dont il est fait de si ravissantes descriptions dans les poésies espagnoles et moresques, se trouvent sur les bords de la Carrera, en remontant du côté de la fontaine de los Avellanos.

La ville se trouve ainsi divisée en quatre grands quartiers: l'Antequerula, qui occupe les croupes de la colline, ou plutôt de la montagne couronnée par l'Alhambra; l'Alhambra et son appendice le Généralife; l'Albaycin, autrefois vaste forteresse, aujourd'hui quartier en ruine et dépeuplé, et Grenade proprement dite, qui s'étend dans la plaine autour de la cathédrale et de la place de la Vivarambla, et qui forme un quartier séparé.

Tel est, à peu près, l'aspect topographique de Grenade, traversée dans toute sa largeur par le Darro, côtoyée par le Genil qui baigne l'Alameda (promenade), abritée par la Sierra-Nevada, qu'on entrevoit à chaque bout de rue, rapprochée si fort par la transparence de l'air, qu'il semble qu'on pourrait la toucher avec la main du haut des balcons et des miradores.