Tout cela ne nous empêcha pas de faire un excellent dîner, arrosé des meilleurs vins, assaisonné des plus aimables propos, et aussi de diaboliques épices indiennes qui feraient boire un hydrophobe. Le lendemain, comme à cause du mauvais temps l'on n'avait pu mettre de canot à la mer pour aller chercher des provisions fraîches à terre, nous fîmes un dîner non moins délicat, mais qui avait cela de particulier, que chaque mets portait une date assez reculée. Nous mangeâmes des petits pois de 1836, du beurre frais de 1835, et de la crème de 1834, tout cela d'une fraîcheur et d'une conservation miraculeuses. Le gros temps dura deux jours, pendant lesquels je me promenai sur le pont, ne me lassant pas d'admirer la propreté de ménagère hollandaise, le fini de détails, le génie d'arrangement de ce prodige de l'esprit de l'homme qu'on appelle tout simplement un vaisseau. Le cuivre des caronades étincelait comme de l'or, les planches luisaient comme le palissandre du meuble le mieux verni. Aussi, chaque matin, l'on procède à la toilette du vaisseau, et, pleuvrait-il à verse, le pont n'en est pas moins lavé, inondé, épongé, fauberdé avec le même scrupule et la même minutie.
Au bout de deux jours le vent tomba, et l'on nous conduisit à terre dans un canot à dix rameurs.
Seulement mon habit noir, fortement imprégné d'eau de mer, ne put en séchant reprendre son élasticité, et il resta toujours parsemé de micas brillants, et roide comme une morue salée.
L'aspect de Cadix en venant du large est charmant. À la voir ainsi étincelante de blancheur entre l'azur de la mer et l'azur du ciel, on dirait une immense couronne de filigrane d'argent; le dôme de la cathédrale, peint en jaune, semble une tiare de vermeil posée au milieu. Les pots de fleurs, les volutes et les tourelles qui terminent les maisons varient à l'infini la dentelure. Byron a merveilleusement caractérisé la physionomie de Cadix en une seule touche:
«Brillante Cadix, qui t'élèves vers le ciel du milieu du bleu foncé de la mer.»
Dans la même stance, le poète anglais émet sur la vertu des Caditanes une opinion un peu leste qu'il était sans doute dans le droit d'avoir. Quant à nous, sans agiter ici cette question délicate, nous nous bornerons à dire qu'elles sont fort belles et d'un type particulier; leur teint a cette blancheur de marbre poli qui fait si bien ressortir la pureté des traits. Elles ont le nez moins aquilin que les Sévillanes, le front petit, les pommettes peu saillantes, et se rapprochent tout à fait de la physionomie grecque. Elles m'ont paru aussi plus grasses que les autres Espagnoles, et d'une taille plus élevée. Tel est du moins le résultat des observations que j'ai pu faire en me promenant au Salon, sur la place de la Constitution et au théâtre, où, par parenthèse, je vis jouer très-joliment le Gamin de Paris (el Piluelo de Paris) par une femme travestie, et danser des boléros avec beaucoup de feu et d'entrain.
Cependant, si agréable que soit Cadix, cette idée d'être renfermé d'abord par les remparts, ensuite par la mer, dans son enceinte étroite, vous donne le désir d'en sortir. Il me semble que la seule pensée que puissent nourrir des insulaires, c'est d'aller sur le continent: c'est ce qui explique les perpétuelles émigrations des Anglais, qui sont partout, excepté à Londres, où il n'y a que des Italiens et des Polonais. Aussi les Caditans sont-ils perpétuellement occupés à faire la traversée de Cadix à Puerto de Santa-Maria et réciproquement. Un léger bateau à vapeur omnibus, qui part toutes les heures, des barques à voile, des canots, attendent et provoquent les vagabonds. Un beau matin, mon compagnon et moi, réfléchissant que nous avions une lettre de recommandation d'un de nos amis grenadins pour son père, riche marchand de vin à Jérès, lettre ainsi conçue: «Ouvre ton cœur, ta maison et ta cave aux deux cavaliers ci-joints,» nous grimpâmes sur le vapeur à la cabine duquel était collée une affiche annonçant pour le soir une course entremêlée d'intermèdes bouffons, qui devait avoir lieu à Puerto de Santa-Maria. Cela composait admirablement notre journée. Avec une calessine, l'on pouvait aller de Puerto à Jérès, y rester quelques heures, et revenir à temps pour la course. Après avoir déjeuné en toute hâte à la fonda de Vista Alègre, qui mérite on ne peut mieux son nom, nous fîmes marché avec un conducteur, qui nous promit d'être de retour à cinq heures pour la funcion: c'est le nom qu'on donne en Espagne à tout spectacle, quel qu'il soit. La route de Jérès traverse une plaine montueuse, rugueuse, bossuée, d'une aridité de pierre ponce. Au printemps, ce désert se couvre, dit-on, d'un riche tapis de verdure tout émaillé de fleurs sauvages. Le genêt, la lavande, le thym, embaument l'air de leurs émanations aromatiques; mais à l'époque de l'année où nous étions, toute trace de végétation a disparu. À peine aperçoit-on çà et là quelques tignasses de gazon sec, jaune, filamenteux, et tout enfariné de poussière. Ce chemin, s'il faut en croire la chronique locale, est fort dangereux. L'on y rencontre souvent des rateros, c'est-à-dire des paysans qui, sans être brigands de profession, prennent l'occasion à la bourse lorsqu'elle se présente, et ne résistent pas au plaisir de détrousser un passant isolé. Ces rateros sont plus à craindre que les véritables bandits, qui procèdent avec la régularité d'une troupe organisée, soumise à un chef, et qui ménagent les voyageurs pour leur faire subir une nouvelle pression sur une autre route; ensuite, l'on n'essaie pas de résister à une brigade de vingt ou vingt-cinq hommes à cheval, bien équipés, armés jusqu'aux dents, au lieu qu'on lutte contre deux rateros, on se fait tuer ou tout au moins blesser; et puis le ratero, c'est peut-être ce bouvier qui passe, ce laboureur qui vous salue, ce muchacho déguenillé et bronzé qui dort ou fait semblant de dormir sous une mince bande d'ombre, dans une déchirure de ravin, votre calesero lui-même, qui vous conduit dans une embuscade. On ne sait, le danger est partout et nulle part. De temps en temps la police fait assassiner par ses agents les plus dangereux et les plus connus de ces misérables dans des querelles de cabaret, provoquées à dessein, et cette justice, bien qu'un peu sommaire et barbare, est la seule praticable, vu l'absence de preuves et de témoins, et la difficulté de s'emparer des coupables dans un pays où il faudrait une armée pour arrêter chaque homme, et où la contre-police est faite avec tant d'intelligence et de passion par un peuple qui n'a guère sur le tien et le mien des idées plus avancées que les Kabyles d'Afrique. Cependant, ici, comme partout ailleurs, les brigands annoncés ne se montrèrent pas, et nous arrivâmes sans encombre à Jérès.
Jérès, comme toutes les petites villes andalouses, est blanchie à la chaux des pieds à la tête, et n'a rien de remarquable en fait d'architecture que ses bodegas, ou magasins de vins, immenses celliers aux grands toits de tuiles, aux longues murailles blanches privées de fenêtres. La personne à qui nous étions recommandés était absente, mais la lettre fit son effet, et l'on nous conduisit immédiatement à la cave. Jamais plus glorieux spectacle ne s'offrit aux yeux d'un ivrogne; on marchait dans des allées de tonneaux disposés sur quatre ou cinq rangs de hauteur. Il nous fallut goûter de tout cela, au moins les principales espèces, et il y a infiniment de principales espèces. Nous suivîmes toute la gamme, depuis le jérès de quatre-vingts ans, foncé, épais, ayant le goût de muscat et la teinte étrange du vin vert de Béziers, jusqu'au jérès sec couleur de paille claire, sentant la pierre à fusil et se rapprochant du sauterne. Entre ces deux notes extrêmes il y a tout un registre de vins intermédiaires, avec des tons d'or, de topaze brûlée, d'écorce d'orange, et une variété de goût extrême. Seulement, ils sont tous plus ou moins mélangés d'eau-de-vie, surtout ceux que l'on destine à l'Angleterre, où l'on ne les trouverait pas assez forts sans cela; car, pour plaire aux gosiers britanniques, le vin doit être déguisé en rhum.
Après une étude si complète sur l'œnologie jérésienne, le difficile était de regagner notre voiture avec une rectitude suffisamment majestueuse pour ne pas compromettre la France vis-à-vis de l'Espagne, c'était une question d'amour-propre international: tomber ou ne pas tomber, telle était la question, question bien autrement embarrassante que celle qui donnait tant de tablature au prince de Danemarck. Je dois dire avec un orgueil bien légitime que nous allâmes jusqu'à notre calessine dans un état de perpendicularité très-satisfaisant, et que nous représentâmes glorieusement notre cher pays dans cette lutte contre le vin le plus capiteux de la Péninsule. Grâce à l'évaporation rapide produite par une chaleur de 38 à 40 degrés, à notre retour à Puerto nous étions en état de disserter sur les points de psychologie les plus délicats et d'apprécier les coups à la course. Cette course, où la plupart des taureaux étaient embolados, c'est-à-dire portaient des boules au bout des cornes, et où deux seulement furent tués, nous réjouit fort par une foule d'incidents burlesques. Les picadores, costumés en Turcs de carnaval, avec des pantalons de percale à la mameluk, des vestes soleillées dans le dos, des turbans en gâteau de Savoie, rappelaient à s'y méprendre les figures de Mores extravagants que Goya ébauche en trois ou quatre traits de pointe dans les planches de la Toromaquia. L'un de ces drôles, en attendant son tour de faire le coup de lance, se mouchait dans le coin de son turban avec une philosophie et un flegme admirables. Un barco de vapor en osier, recouvert de toile et monté par un équipage d'ânes, vêtus de brassières rouges et coiffés tant bien que mal de chapeaux à trois cornes, fut poussé au milieu de l'arène. Le taureau se rua sur cette machine, crevant, renversant, jetant en l'air les pauvres bourriques de la façon la plus drôle du monde: je vis aussi sur cette place un picador tuer le taureau d'un coup de lance, dans le manche de laquelle était caché un artifice dont la détonation fut si violente, que l'animal, le cheval et le cavalier tombèrent à la renverse tous les trois; le premier, parce qu'il était mort, les deux autres par la force du recul. Le matador était un vieux coquin vêtu d'une souquenille usée, chaussé de bas jaunes, trop à jour, ayant l'air d'un Jeannot d'opéra-comique, ou d'une queue rouge de saltimbanque. Il fut renversé plusieurs fois par le taureau, auquel il portait des estocades si mal assurées, que l'emploi de la media-luna devint nécessaire pour en finir. La media-luna, comme son nom l'indique, est une espèce de croissant emmanché d'une perche et assez semblable aux serpes à tailler les grands arbres. On s'en sert pour couper les jarrets de l'animal, que l'on achève alors sans aucun danger. Rien n'est plus ignoble et plus hideux: dès que le péril cesse, le dégoût arrive; ce n'est plus un combat, c'est une boucherie. Cette pauvre bête, se traînant sur ses moignons, comme Hyacinthe des Variétés, lorsqu'il représente la Naine dans la sublime parade des Saltimbanques, offre le spectacle le plus triste qu'on puisse voir, et l'on ne désire qu'une chose, c'est qu'elle retrouve assez de force pour éventrer d'un coup de corne suprême ses stupides bourreaux.
Ce misérable, matador par occasion, avait pour industrie spéciale de manger. Il absorbait sept ou huit douzaines d'œufs durs, un mouton tout entier, un veau, etc. À voir sa maigreur, il faut croire qu'il ne travaillait pas souvent. Il y avait beaucoup de monde à cette course; les habits de majo étaient riches et nombreux; les femmes, d'un type tout différent de celles de Cadix, portaient sur la tête, au lieu de mantilles, de longs châles écarlates qui encadraient parfaitement leurs belles figures olivâtres, au teint presque aussi foncé que celui des mulâtresses, où la nacre de l'œil et l'ivoire des dents ressortent avec un éclat singulier. Ces lignes pures, ce ton fauve et doré, prêteraient merveilleusement à la peinture, et il est fâcheux que Léopold Robert, ce Raphaël des paysans, soit mort si jeune et n'ait pas fait le voyage d'Espagne.