En errant à travers les rues, nous débouchâmes sur la place du marché. Il faisait nuit. Les boutiques et les étalages étaient éclairés par des lanternes ou des lampes suspendues, et formaient un charmant coup d'œil tout étoilé et tout pailleté de points brillants. Des pastèques à l'écorce verte, à la pulpe rose, des figues de cactus, les unes dans leur capsule épineuse, les autres déjà écalées, des sacs de garbanzos, des ognons monstrueux, des raisins couleur d'ambre jaune à faire honte à la grappe rapportée de la terre promise, des guirlandes d'aulx, de piments et autres denrées violentes, étaient pittoresquement entassés. Dans les passages laissés entre chaque marchand, allaient et venaient les paysans poussant leurs ânes, les femmes traînant leurs marmots. J'en remarquai une d'une beauté rare, avec des yeux de jais dans un ovale de bistre, et sur les tempes des cheveux plaqués, luisant comme deux coques de satin noir ou deux ailes de corbeau. Elle marchait sérieuse et radieuse, les jambes sans bas, son charmant pied nu dans un soulier de satin. Cette coquetterie du pied est générale en Andalousie.

La cour de notre auberge, arrangée en patio, était ornée d'une fontaine entourée d'arbustes sur lesquels vivait un peuple de caméléons. Il serait difficile d'imaginer un animal plus bizarrement hideux. Figurez-vous une espèce de lézard ventru, de six à sept pouces plus ou moins, avec une gueule démesurément fendue, qui darde une langue visqueuse, blanchâtre, aussi longue que le corps, des yeux de crapaud à qui l'on marche sur le dos, saillants, énormes, enveloppés d'une membrane, et d'une indépendance complète de mouvement; l'un regarde le ciel et l'autre la terre. Ces lézards louches, qui ne vivent que d'air, au dire des Espagnols, mais que j'ai parfaitement vus manger des mouches, ont la propriété de changer de couleur, selon le lieu où ils se trouvent. Ils ne deviennent pas subitement écarlates, bleus ou verts d'un instant à l'autre, mais au bout d'une heure ou deux ils s'emboivent et s'empreignent de la teinte des objets le plus rapprochés d'eux. Sur un arbre, ils deviennent d'un beau vert; sur une étoffe bleue, d'un gris d'ardoise; sur l'écarlate, d'un brun roussâtre. Tenus à l'ombre, ils se décolorent et prennent une sorte de nuance neutre d'un blanc jaunâtre. Un ou deux caméléons figureraient à merveille dans le laboratoire d'un alchimiste ou d'un docteur Faust. En Andalousie, l'on pend à la voûte une cordelette d'une certaine longueur, dont on remet le bout entre les pattes de devant de l'animal, qui commence à grimper, et grimpe jusqu'à ce qu'il rencontre la voûte, où ses griffes ne peuvent s'accrocher. Alors il redescend jusqu'au bout de la corde, et mesure, en tournant un de ses yeux, la distance qui le sépare de la terre; puis, tout bien calculé, il reprend son ascension avec un sérieux et une gravité admirables, et ainsi de suite indéfiniment. Quand il y a deux, caméléons à la même corde, le spectacle devient d'une bouffonnerie transcendantale. Le spleen en personne crèverait de rire à contempler les contorsions, les regards effroyables des deux vilaines hôtes, lorsqu'elles se rencontrent. Curieux de me procurer ce divertissement en France, j'achetai une couple de ces aimables animaux, que j'emportai dans une petite cage; mais ils prirent froid dans la traversée, et moururent de la poitrine à notre arrivée à Port-Vendres. Ils étaient devenus étiques, et leur pauvre petite anatomie se faisait jour à travers leur peau flasque et ridée.

À quelques jours de là, l'annonce d'une course, la dernière, hélas! que je dusse voir, me fit retourner à Jérès. Le cirque de Jérès est très-beau, très-vaste, et ne manque pas d'un certain caractère architectural. Il est bâti en briques relevées de côté de pierre, mélange qui produit un bon effet. Il y avait une foule immense, bigarrée, diaprée, fourmillante, avec un grand mouvement d'éventails et de mouchoirs. Nous avons déjà décrit plusieurs courses, et nous ne rapporterons de celle-ci que quelques détails. Au milieu de l'arène était planté un poteau terminé par une espèce de petite plate-forme. Sur cette plate-forme se tenait accroupi, en faisant des grimaces, en brochant des babines, un singe fagoté en troubadour, et retenu par une chaîne assez longue qui lui permettait de décrire un cercle assez étendu dont le pieu était le centre. Lorsque le taureau entrait dans la place, le premier objet qui lui frappait les yeux, c'était le singe sur son juchoir. Alors se jouait la comédie la plus divertissante: le taureau poursuivait le singe, qui remontait bien vite à sa plate-forme. L'animal furieux donnait de grands coups de cornes dans le poteau, et imprimait de terribles secousses à M. le babouin, en proie à la plus profonde terreur, et dont les transes se traduisaient par des grimaces d'une bouffonnerie irrésistible. Quelquefois même, ne pouvant se tenir assez ferme au rebord de sa planche, bien qu'il s'y accrochât de ses quatre mains, il tombait sur le dos du taureau, où il se cramponnait désespérément. Alors l'hilarité n'avait plus de bornes, et quinze mille sourires blancs illuminaient toutes ces faces brunes. Mais à la comédie succéda la tragédie. Un pauvre nègre, garçon de place, qui portait un panier rempli de terre pulvérisée pour en jeter sur les mares de sang, fut attaqué par le taureau, qu'il croyait occupé ailleurs, et jeté en l'air à deux reprises. Il resta étendu sur le sable, sans mouvement et sans vie. Les chulos vinrent agiter leur cape au nez du taureau, et l'attirèrent dans un autre coin de la place, afin que l'on pût emporter le corps du nègre. Il passa tout près de moi; deux mozos le tenaient par les pieds et la tête. Chose singulière, de noir il était devenu gros-bleu, ce qui est apparemment la manière de pâlir du nègre. Cet événement ne troubla en rien la course: Nada, es un moro; ce n'est rien, c'est un noir, telle fut l'oraison funèbre du pauvre Africain. Mais, si les hommes se montrèrent insensibles à sa mort, il n'en fut pas de même du singe, qui se tordait les bras, poussait des glapissements affreux et se démenait de toutes ses forces pour rompre sa chaîne. Regardait-il le nègre comme un animal de sa race, comme un frère réussi, comme le seul ami digne de le comprendre? Toujours est-il que jamais je n'ai vu douleur plus vive, plus touchante que celle de ce singe pleurant ce nègre, et ce fait est d'autant plus remarquable, qu'il avait vu des picadores renversés et en péril sans donner le moindre signe d'inquiétude ou de sympathie. Au même moment un énorme hibou s'abattit au milieu de la place: il venait sans doute, en sa qualité d'oiseau de nuit, chercher cette âme noire pour l'emporter au paradis d'ébène des Africains. Sur les huit taureaux de cette course, quatre seulement devaient être tués. Les autres, après avoir reçu une demi-douzaine de coups de lance et trois ou quatre paires de banderillas, étaient ramenés au toril par de grands bœufs ayant des clochettes au cou. Le dernier, un novillo, fut abandonné aux amateurs, qui envahirent l'arène en tumulte, et le dépêchèrent à coups de couteau; car telle est la passion des Andalous pour les courses, qu'il ne leur suffit pas d'en être spectateurs, il faut encore qu'ils y prennent part, sans quoi ils se retireraient inassouvis.

Le bateau à vapeur l'Océan était en partance dans la rade où le mauvais temps, ce superbe mauvais temps dont j'ai déjà parlé, le retenait depuis quelques jours; nous y montâmes avec un sentiment de satisfaction intime, car, par suite des événements de Valence et des troubles qui en avaient été la suite, Cadix se trouvait quelque peu en état de siège. Les journaux ne paraissaient plus que remplis de pièces de vers ou de feuilletons traduits du français, et sur les angles de tous les murs étaient collés de petits bandos assez rébarbatifs, défendant les attroupements de plus de trois personnes, sous peine de mort. À part ces motifs de désirer un prompt départ, il y avait bien longtemps que nous marchions le dos tourné à la France; c'était la première fois depuis bien des mois que nous faisions un pas vers la mère patrie; et, si dégagé que l'on soit de préjugés nationaux, il est difficile de se défendre d'un peu de chauvinisme si loin de son pays. En Espagne, la moindre allusion à la France me rendait furieux, et j'aurais chanté gloire, victoire, lauriers, guerriers, comme un comparse du Cirque-Olympique.

Tout le monde était sur le pont, allant, venant, faisant des signes d'adieu aux canots qui retournaient à terre; moi qui ne laissais sur le rivage aucun regret, aucun souvenir, je furetais dans les coins et les recoins du petit univers flottant qui devait me servir de prison pendant quelques jours. Dans le cours de mes investigations, je rencontrai une chambrette remplie d'une grande quantité d'urnes de faïence d'une forme intime et suspecte. Ces vases peu étrusques me surprirent par leur nombre, et je me dis: «Voilà un chargement des moins poétiques! O Delille, pudique abbé, roi de la périphrase, par quelle circonlocution aurais-tu désigné dans ton alexandrin majestueux cette poterie domestique et nocturne?» À peine avions-nous fait une lieue, que je compris à quoi servait cette vaisselle. De tous les côtés l'on criait: Me mareo! le cœur me manque! des citrons! du rhum! du vinaigre! des sels! Le pont offrait le spectacle le plus lamentable; les femmes, si charmantes tout à l'heure, verdissaient comme des noyés de huit jours. Elles gisaient sur des matelas, des malles, des couvertures, dans un oubli complet de toute grâce et de toute pudeur. Une jeune mère qui allaitait son enfant, saisie du mal de mer, avait négligé de refermer son corsage et ne s'en aperçut que lorsque nous eûmes dépassé Tarifa. Un pauvre perroquet, atteint aussi dans sa cage, et ne comprenant rien aux angoisses qu'il éprouvait, débitait son répertoire avec une volubilité éplorée la plus comique du monde. J'eus le bonheur de n'être pas malade. Les deux jours passés sur le Voltigeur m'avaient sans doute acclimaté. Mon camarade, moins heureux que moi, fit le plongeon dans l'intérieur du navire, et ne reparut qu'à notre arrivée à Gibraltar. Comment la science moderne, qui s'occupe avec tant de sollicitude des rhumes de cerveau des lapins, et s'amuse à teindre en rouge les os des canards, n'a-t-elle pas encore cherché sérieusement un remède à cet horrible malaise qui fait plus souffrir qu'une agonie réelle?

La mer était encore un peu dure, bien que le temps fut magnifique; l'air avait une telle transparence, que nous apercevions assez distinctement la côte d'Afrique, le cap Spartel et la baie au fond de laquelle se trouve Tanger, que nous eûmes le regret de ne pouvoir visiter. Cette bande de montagnes pareilles à des nuages, dont elles ne différaient que par l'immobilité, c'était donc l'Afrique, la terre des prodiges, dont les Romains disaient: Quid novi fert Africa? le plus ancien continent, le berceau de la civilisation orientale, le foyer de l'islam, le monde noir où l'ombre absente du ciel se trouve seulement sur les visages, le laboratoire mystérieux où la nature, qui s'essaie à produire l'homme, transforme d'abord le singe en nègre! La voir et passer, quel raffinement nouveau du supplice de Tantale!

À la hauteur de Tarifa, bourgade dont les murailles de craie se dressent sur une colline escarpée derrière une petite île du même nom, l'Europe et l'Afrique se rapprochent et semblent vouloir se donner un baiser d'alliance. Le détroit est si resserré, que l'on découvre à la fois les deux continents. Il est impossible de ne pas croire, quand on est sur les lieux, que la Méditerranée n'ait été, à une époque qui ne doit pas être très-reculée, une mer isolée, un lac intérieur, comme la mer Caspienne, la mer d'Aral et la mer Morte. Le spectacle qui se présentait à nos yeux était d'une magnificence merveilleuse. À gauche l'Europe, à droite l'Afrique, avec leurs côtes rocheuses, revêtues par l'éloignement de nuances lilas clair, gorge de pigeon, comme celles d'une étoffe de soie à deux trames; en avant, l'horizon sans bornes et s'élargissant toujours; par-dessus un ciel de turquoise; par-dessous, une mer de saphir d'une limpidité si grande, que l'on voyait la coque de notre bâtiment tout entière, ainsi que la quille des bateaux qui passaient auprès de nous, et qui semblaient plutôt voler dans l'air que flotter sur l'eau. Nous nagions en pleine lumière, et la seule teinte sombre que l'on eût pu découvrir à vingt lieues à la ronde venait de la longue aigrette de fumée épaisse que nous laissions après nous. Le bateau à vapeur est bien réellement une invention septentrionale; son foyer, toujours ardent, sa chaudière en ébullition, ses cheminées, qui finiront par noircir le ciel de leur suie, s'harmonient admirablement avec les brouillards et les brumes du Nord. Dans les splendeurs du Midi, il fait tache. La nature était en gaieté; de grands oiseaux de mer d'une blancheur de neige rasaient l'eau du coupant de leurs ailes. Des thons, des dorades, des poissons de toute sorte, lustrés, vernissés, étincelants, faisaient des sauts, des cabrioles, et folâtraient avec la vague; des voiles se succédaient d'instant en instant, blanches, arrondies comme le sein plein de lait d'une néréide qui se serait fait voir au-dessus de l'onde. Les côtes se teignaient de couleurs fantastiques; leurs plis, leurs déchirures, leurs escarpements, accrochaient les rayons du soleil de manière à produire les effets les plus merveilleux, les plus inattendus, et nous offraient un panorama sans cesse renouvelé. Vers les quatre heures, nous étions en vue de Gibraltar, attendant que la santé (c'est ainsi qu'on appelle les agents du lazaret) voulût bien venir prendre nos papiers avec des pincettes, et voir si d'aventure nous n'apportions pas dans nos poches quelque fièvre jaune, quelque choléra bleu, ou quelque peste noire.

L'aspect de Gibraltar dépayse tout à fait l'imagination; l'on ne sait plus où l'on est ni ce que l'on voit. Figurez-vous un immense rocher ou plutôt une montagne de quinze cents pieds de haut qui surgit subitement, brusquement, du milieu de la mer sur une terre si plate et si basse qu'à peine l'aperçoit-on. Rien ne la prépare, rien ne la motive, elle ne se relie à aucune chaîne; c'est un monolithe monstrueux lancé du ciel, un morceau de planète écornée tombé là pendant une bataille d'astres, un fragment du monde cassé. Qui l'a posée à cette place? Dieu seul et l'éternité le savent. Ce qui ajoute encore à l'effet de ce rocher inexplicable, c'est sa forme: l'on dirait un sphinx de granit énorme, démesuré, gigantesque, comme pourraient en tailler des Titans qui seraient sculpteurs, et auprès duquel les monstres camards de Karnac et de Giseh sont dans la proportion d'une souris à un éléphant. L'allongement des pattes forme ce qu'on appelle la pointe d'Europe; la tête, un peu tronquée, est tournée vers l'Afrique, qu'elle semble regarder avec une attention rêveuse et profonde. Quelle pensée peut avoir cette montagne à l'attitude sournoisement méditative? Quelle énigme propose-t-elle ou cherche-t-elle à deviner? Les épaules, les reins et la croupe s'étendent vers l'Espagne à grands plis nonchalants, en belles lignes onduleuses comme celles des lions au repos. La ville est au bas, presque imperceptible, misérable détail perdu dans la masse. Les vaisseaux à trois ponts à l'ancre dans la baie paraissent des jouets d'Allemagne, de petits modèles de navires en miniature, comme on en vend dans les ports de mer; les barques, des mouches qui se noient dans du lait; les fortifications même ne sont pas apparentes. Cependant la montagne est creusée, minée, fouillée dans tous les sens; elle a le ventre plein de canons, d'obusiers et de mortiers; elle regorge de munitions de guerre. C'est le luxe et la coquetterie de l'imprenable. Mais tout cela ne produit à l'œil que quelques lignes imperceptibles qui se confondent avec les rides du rocher, quelques trous par lesquels les pièces d'artillerie passent furtivement leurs gueules de bronze. Au moyen âge, Gibraltar eût été hérissé de donjons, de tours, de tourelles, de remparts crénelés; au lieu de se tenir au bas, la forteresse eût escaladé la montagne et se fût posée comme un nid d'aigle sur la crête la plus aiguë. Les batteries actuelles rasent la mer, si resserrée à cet endroit, et rendent le passage pour ainsi dire impossible. Gibraltar était appelé par les Arabes Ghiblaltâh c'est-à-dire le Mont de l'Entrée. Jamais nom ne fut mieux justifié. Son nom antique est Calpé. Abyla, maintenant le Mont-des-Singes, est de l'autre côté en Afrique, tout près de Ceuta, possession espagnole, le Brest et le Toulon de la Péninsule, où l'on envoie les plus endurcis des galériens. Nous distinguions parfaitement la forme de ces escarpements et sa cime encapuchonnée de nuages, malgré la sérénité de tout le reste du ciel.

Comme Cadix, Gibraltar, situé à l'entrée d'un golfe dans une presqu'île, ne tient au continent que par une étroite langue de terre que l'on appelle le terrain neutre, et sur laquelle sont établies les lignes de douanes. La première possession espagnole de ce coté est San-Roque. Algéciras, dont les maisons blanches reluisent dans l'azur universel comme le ventre argenté d'un poisson à fleur d'eau, est précisément en face de Gibraltar; au milieu de ce bleu splendide, Algéciras faisait sa petite révolution; l'on entendait vaguement pétiller des coups de fusil comme des grains de sel que l'on jetterait au feu. L'ayuntamiento se réfugia même sur notre bateau à vapeur, où il se mit à fumer son cigare le plus tranquillement du monde.

La santé ne nous ayant trouvé aucune infection, nous fûmes abordés par les canots, et un quart d'heure après nous étions à terre. L'effet produit par la physionomie de la ville est des plus bizarres. En faisant un pas, vous faites cinq cents lieues; c'est un peu plus que le petit Poucet avec ses fameuses bottes. Tout à l'heure, vous étiez en Andalousie; vous êtes en Angleterre. Des villes moresques du royaume de Grenade et de Murcie, vous tombez subitement à Ramsgate; voici les maisons de briques avec leurs fossés, leurs portes bâtardes, leurs fenêtres à guillotine, exactement comme à Twickenham ou à Richmond. Allez un peu plus loin, vous trouverez les cottages aux grilles et aux barrières peintes. Les promenades et les jardins sont plantés de frênes, de bouleaux, d'ormes, et de la verte végétation du Nord, si différente de ces découpures de tôle vernie qu'on fait passer pour du feuillage dans les pays méridionaux. Les Anglais ont une individualité si prononcée, qu'ils sont les mêmes partout, et je ne sais vraiment pas pourquoi ils voyagent, car ils emportent avec eux toutes leurs habitudes, et charrient leur intérieur sur leur dos, comme de vrais colimaçons. En quelque endroit qu'un Anglais se trouve, il vit exactement comme s'il était à Londres; il lui faut son thé, ses rumpsteaks, ses tartes de rhubarbe, son porter et son sherry s'il se porte bien, et son calomel s'il se porte mal. Au moyen des innombrables boîtes qu'il traîne après lui, l'Anglais se procure en tous lieux le at home et le comfort nécessaires à son existence. Que d'outils il faut pour vivre à ces honnêtes insulaires, que de mal ils se donnent pour être à leur aise, et combien je préfère à ces recherches et à ces complications la sobriété et le dénûment espagnols! Depuis bien longtemps je n'avais vu sur la tête des femmes ces horribles galettes, ces odieux cornets de carton recouverts d'un lambeau d'étoffe, qui se désignent sous le nom de chapeaux, et au fond desquels le beau sexe ensevelit sa figure dans les pays prétendus civilisés. Je ne puis exprimer la sensation désagréable que j'éprouvai à la vue de la première Anglaise que je rencontrai, un chapeau à voile vert sur la tête, marchant comme un grenadier de la garde au moyen de grands pieds chaussés de grands brodequins. Ce n'était pas qu'elle fût laide, au contraire, mais j'étais accoutumé à la pureté de race, à la finesse du cheval arabe, à la grâce exquise de démarche, à la mignonnerie et à la gentillesse andalouses, et cette figure rectiligne, au regard étamé, à la physionomie morte, aux gestes anguleux, avec sa tenue exacte et méthodique, son parfum de cant et son absence de tout naturel, me produisit un effet comiquement sinistre. Il me sembla que j'étais mis tout à coup en présence du spectre de la civilisation, mon ennemie mortelle, et que cette apparition voulait dire que mon rêve de liberté vagabonde était fini, et qu'il fallait rentrer, pour n'en plus sortir, dans la vie du XIXe siècle. Devant cette Anglaise, je me sentis tout honteux de n'avoir ni gants blancs, ni lorgnon, ni souliers vernis, et je jetai un regard confus sur les broderies extravagantes de mon caban bleu de ciel. Pour la première fois, depuis six mois, je compris que je n'étais pas convenable, et que je n'avais pas l'air gentleman.