L'histoire de l'Hôtel-de-Ville serait l'histoire même de Paris, l'histoire même de la France. A toutes les époques, il s'est passé dans cet édifice des événements, il en est sorti des résolutions qui ont influé sur le sort du pays; mais il en est deux surtout où il a dominé la France et ébranlé le monde: c'est d'abord du 10 août 1792 au 27 juillet 1794, pendant le règne de la sanglante Commune, qui gouvernait la Convention; c'est ensuite du 24 février au 4 mai 1848, pendant la tumultueuse dictature du Gouvernement provisoire.

§ II.

La rue et le quartier Saint-Antoine.

La place de Grève communiquait autrefois avec le quartier Saint-Antoine au moyen d'une arcade pratiquée dans l'épaisseur de l'Hôtel-de-Ville, laquelle s'ouvrait sur la rue du Martroy, ainsi appelée probablement de quelques martyrs qui furent enterrés dans un champ de sépultures dont nous allons parler. Elle se prolongeait par la rue du Monceau-Saint-Gervais, qui prenait son nom de l'éminence où elle était pratiquée, éminence formée anciennement d'immondices, et dont l'emplacement était, du temps des Romains, un cimetière [28]. Dans cette rue et devant le portail de Saint-Gervais, on a vu jusqu'en 1800 un arbre, dit l'orme Saint-Gervais, dont la première plantation remontait probablement au temps des Druides et qui peut-être a donné naissance au proverbe: Attendez-moi sous l'orme. Sous son ombrage, les juges rendaient la justice, les vassaux venaient payer leurs redevances, les bourgeois se réunissaient après la messe pour parler d'affaires, les amants se donnaient rendez-vous. A la place de la rue du Monceau, tortueuse, populaire et très-fréquentée, on avait ouvert, en 1836, une large et belle voie, dite François-Miron, qui dégageait la façade de l'église Saint-Gervais: on vient de la détruire pour ouvrir sur les derrières de l'Hôtel-de-Ville une vaste place, où l'on a construit une énorme caserne qui ressemble à la fois à un palais et à une forteresse, qu'on appelle Caserne Napoléon.

Le prolongement de la rue François-Miron était la rue du Pourtour-Saint-Gervais, qui longe l'église de même nom; elle vient d'être aussi détruite par son côté méridional. L'église Saint-Gervais est la plus ancienne du nord de Paris, car elle existait au VIe siècle sous l'épiscopat de saint Germain, qui, suivant Fortunat, venait y faire ses prières. A cette époque, cette basilique, ainsi que l'appelle le même poète, avec le grand orme qui ombrageait sa face, s'élevait sur une éminence battue par les vagues de la Seine dans ses inondations qui souvent couvraient toute la place de Grève; elle avait une enceinte qui la protégea contre les Normands, et autour d'elle était un bourg de pêcheurs et de bateliers dont la voie dite de la Mortellerie formait la grande rue. Elle fut reconstruite en 1212, en 1420 et en 1581; ses voûtes gothiques très-élevées sont aussi hardies qu'élégantes; son portail, d'architecture moderne, œuvre de Jacques Debrosses, date de 1616 et jouit d'une grande renommée: c'est une décoration en placage où l'on a appliqué assez étrangement les ordres antiques à une église du moyen âge; mais il a un aspect de grandeur qui séduit, et a servi de modèle pendant plus d'un siècle pour toutes les façades d'églises. L'église Saint-Gervais possède des vitraux de Jean Cousin et de Pinaigrier, des tableaux d'Albert Durer, de Champagne et de Lesueur, etc. Elle est célèbre, dans les troubles de la Ligue, par son curé Wincestre, l'un des ennemis acharnés de Henri III, et par sa confrérie du Cordon, qui «dressait des rôles de soupçonnés politiques» et dominait le conseil de l'Union. Bossuet, le 25 janvier 1686, prononça dans cette église l'oraison funèbre du chancelier Le Tellier. On y voit le tombeau somptueux de ce ministre, «qui mourut, dit son épitaphe, huit jours après qu'il eut scellé la révocation de l'édit de Nantes, content d'avoir vu consommer ce grand ouvrage.» On y trouvait aussi les sépultures du poète Scarron, né et mort à Paris, de Philippe de Champagne, du savant Ducange, des chanceliers Boucherat et Voisin, du ministre et prévôt des marchands Claude Lepelletier, de Crébillon, etc. En face de Saint-Gervais demeurait Voltaire, en 1733; la marquise du Châtelet et la duchesse de Saint-Pierre allaient souvent l'y surprendre et lui demander à souper.

La rue du Pourtour aboutit à la place Baudoyer, autrefois Bagauda et Baudet, qui tirait son nom d'une porte de Paris dont nous allons parler. Cette place étroite et mal bâtie, qui était dans le moyen âge le rendez-vous des oisifs et des nouvellistes, a été le théâtre d'un des plus terribles combats de juin 1848.

A la place Baudoyer commence la rue Saint-Antoine.

La rue Saint-Antoine, avec le faubourg du même nom, est une de ces rues populeuses qui sont des villes entières: c'est celle qui donne la vie à toute la partie orientale de Paris. Elle doit son nom à l'abbaye Saint-Antoine-des-Champs, vers laquelle elle conduisait; mais elle existait avant la fondation de cette abbaye, qui date de 1198, et s'appela d'abord rue de la Porte-Baudet, à cause d'une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste, qui était située près de la rue Culture-Sainte-Catherine, puis rue du Pont-Perrin, à cause d'un pont construit sur un égout, vers la rue du Petit-Musc. Comme elle joignait la place de Grève à l'hôtel Saint-Paul, au palais des Tournelles, à la Bastille, elle a été le théâtre de fêtes, de joutes, de combats, enfin de tous les événements qui ont réjoui ou attristé ces demeures royales. C'est à la porte Saint-Antoine, au lieu même où l'on éleva la Bastille, qu'Étienne Marcel fut tué; c'est par la rue Saint-Antoine que les Parisiens envahirent trois fois l'hôtel Saint-Paul sous Charles VI; c'est dans la rue Saint-Antoine que se livra la bataille entre les Bourguignons et les Armagnacs, après que Perrinet-Leclerc eut livré aux premiers l'entrée de Paris; c'est là que les Anglais engagèrent leur dernier combat avant d'être chassés de la capitale; c'est là, devant le palais des Tournelles, que Henri II fut tué dans un tournoi; c'est là, à l'entrée de la rue des Tournelles, que les mignons de Henri III, Quélus, Maugirou et Livarot se battirent en duel contre d'Entragues, Riberac et Schomberg; c'est par la porte Saint-Antoine que le duc de Guise fit sortir les Suisses désarmés et tremblants après les barricades de 1588; c'est à la porte Saint-Antoine que les ligueurs firent leur dernière résistance aux troupes de Henri IV; c'est par la porte Saint-Antoine que Condé, battu par Turenne, se réfugia dans Paris. Dans les temps modernes, la rue Saint-Antoine, rue de grands hôtels et de grands seigneurs au XVIIe siècle, rue industrielle et marchande depuis cinquante ans, a été le théâtre de rassemblements non moins formidables, d'événements non moins sanglants: c'est à la porte Saint-Antoine que tonna, au 14 juillet 1789, le premier coup de canon qui devait ébranler tous les trônes; c'est dans la rue Saint-Antoine que, le 28 juillet 1830, se livra un combat acharné entre le peuple et la garde royale, qui, venant des boulevards, cherchait à gagner l'Hôtel-de-Ville; c'est à la porte Saint-Antoine que commença la grande émeute de 1832. C'est dans la rue Saint-Antoine que l'insurrection de juin 1848 se montra la plus redoutable et la plus furieuse: pendant trois jours, elle fut maîtresse de tout le quartier, cernant l'Hôtel-de-Ville et s'efforçant de l'enlever; et, quand elle se mit en retraite, le canon dut battre en brèche ses maisons, dont quelques-unes portent encore les traces de la lutte.

La rue Saint-Antoine doit sa principale illustration aux hôtels Saint-Paul et des Tournelles, séjours des rois de France pendant deux siècles.