Les plus fameux de ces supplices sont ceux de Jean de Montaigu, surintendant des finances, en 1409, du connétable de Saint-Pol en 1475, de Jacques de Pavanes en 1525, de Louis de Berquin en 1529, de Barthélémy Milon en 1535 (les trois premières victimes de la réforme à Paris), d'Anne Dubourg en 1559, de Briquemaut et Cavagnes en 1572, de la Mole et Coconnas en 1574, de Montgomery en 1574, de Ravaillac en 1610, d'Éléonore Galigaï en 1617, de Montmorency-Bouteville et des Chapelles en 1627, du maréchal de Marillac en 1632, de la marquise de Brinvilliers en 1676, du comte de Horn en 1720, de Cartouche en 1721, de Damiens en 1757, de Lally en 1766, de Favras en 1790, de Fouquier-Tinville et de quinze autres membres du tribunal révolutionnaire le 18 floréal an III, de Demerville, Arena, Topino, Ceracchi, en 1801, de Georges Cadoudal et de ses compagnons en 1803, de Pleignier, Carbonneau et Tolleron en 1816, de Louvel en 1820, des quatre sergents de la Rochelle en 1822. Après la révolution de juillet, l'échafaud a été transporté à la barrière Saint-Jacques.

Que d'événements a vus cette place célèbre! Pour les énumérer, il faudrait faire toute l'histoire de Paris. Étienne Marcel, les bouchers de Jean-Sans-Peur, la Ligue, la Fronde, La Fayette et Bailly, la Commune du 10 août et du 31 mai, le Gouvernement provisoire de 1848 y ont successivement rassemblé leurs bandes tumultueuses, leurs compagnies bourgeoises, leurs bataillons populaires; c'est là qu'ont commencé ou qu'ont fini, depuis soixante ans, toutes les journées révolutionnaires. Au coin du quai Lepelletier a été tué Flesselles; au coin de la rue de la Vannerie, aujourd'hui détruite, au-dessus de la porte d'un épicier que décorait un buste de Louis XIV, a été pendu Foulon; sur les marches de l'Hôtel-de-Ville a été assassiné Mandat. La place de Grève a vu la multitude demandant des armes le 13 juillet 1789, le lendemain revenant victorieuse de la Bastille, le surlendemain faisant la haie sur le passage de Louis XVI; elle a vu, le 5 octobre, la Fayette entraîné par la garde nationale à Versailles, les apprêts du 10 août et du 31 mai, la défaite des faubourgs au 9 thermidor. Que de fêtes sous l'Empire! et elles devaient se terminer, au bruit des étrangers maîtres de Paris, par la municipalité demandant la déchéance de l'empereur! Que de fêtes sous la Restauration! et elles devaient se terminer par le peuple conquérant à coups de fusil l'Hôtel-de-Ville, et la Fayette intronisant une nouvelle dynastie! Que de fêtes sous Louis-Philippe! et elles devaient finir par une nouvelle invasion populaire, l'installation du Gouvernement provisoire, la proclamation de la République! La place de Grève offrit alors, et pendant plusieurs mois, le plus étrange, le plus confus, le plus animé des spectacles: nuit et jour elle se trouvait couverte d'une foule tumultueuse, tantôt enthousiaste, tantôt menaçante, irritée, entraînée, éblouie, fascinée, qui ne cessait d'envahir les escaliers, les cours, les salons de l'Hôtel-de-Ville, bivouaquant ici, pérorant là, s'exaltant ou s'apaisant aux harangues harmonieuses, aux paroles passionnées de ses tribuns; enfin discréditant, ruinant elle-même sa puissance par la folle journée du 16 avril, où l'Hôtel-de-Ville, menacé par une colonne de cent mille hommes ignorants ou égarés, trouva son salut dans le dévouement de la garde nationale; par la criminelle tentative du 15 mai, où l'Hôtel-de-Ville fut un moment au pouvoir de quelques factieux; par la sacrilége bataille de juin, où l'Hôtel-de-Ville fut pendant trois jours bloqué par l'insurrection, qui s'efforçait de s'emparer de ce Louvre de la multitude.

Aujourd'hui, le calme est rétabli sur cette place, qui est redevenue ce qu'elle est depuis un siècle, le lieu de rassemblement des ouvriers qui cherchent de l'ouvrage, principalement des ouvriers en bâtiment. De là est venu le mot faire grève, pour signifier les chômages volontaires des corps de métiers, comme on en a vu tant de fois depuis trente ans. La place a d'ailleurs doublé d'étendue et de magnificence, par les démolitions faites sur toutes ses faces: ainsi la face occidentale a été reculée, rebâtie et ouverte par une large voie bordée de maisons qui ressemblent à des palais: c'est le boulevard de l'Hôtel-de-Ville qui joint la place du Châtelet et a absorbé les affreuses rues du quartier des Arcis; le flanc méridional est bordé par la nouvelle rue de Rivoli qui met l'Hôtel-de-Ville en communication d'une part avec la barrière de l'Étoile, d'autre part avec la barrière du Trône, et en fait ainsi, comme dans les temps anciens, le centre de Paris. Nous verrons plus loin les changements faits derrière l'Hôtel-de-Ville; disons d'abord l'histoire du monument.

Nous avons vu que le corps municipal de Paris remonte aux nautes, corporation de marchands par eau établie du temps des Romains, et peut-être avant leur domination, qui devint au XIIe siècle la hanse parisienne[26]. Le chef de cette corporation prit en 1258 le titre de prévôt des marchands et ses confrères celui d'échevins. Le prévôt et les quatre échevins, qui plus tard furent assistés de vingt-six conseillers, étaient élus et devaient être nés à Paris; ils comptaient dans la noblesse; presque tous ont consacré les revenus de leur charge à l'embellissement de la ville; presque tous ont laissé une mémoire recommandable et tout occupée du bien public. «On espluche avec tant de soin, dit un écrivain du XVIe siècle, la vie de ceux qui aspirent à ces belles dignitez, qu'il est impossible que homme y puisse parvenir qui soit le moins du monde marqué de quelque note d'infamie, ressentant dénigrement de renommée, tant est saincte cette authorité et honneur d'eschevinage que la seule opinion de vice peut lui donner empeschement.» Les plus célèbres des prévôts sont: Étienne Barbette, Jean Gentien, Étienne Marcel, Jean Desmarets, Michel Lallier, Jean Bureau, Auguste de Thou, Lachapelle-Marteau, François Miron, Jean Scarron, Claude Lepelletier, Étienne Turgot, Jérôme Bignon, Lamichodière, Caumartin, Flesselles. Jusqu'au règne de Louis XIV, les libertés municipales, qui n'avaient subi qu'une interruption de vingt-neuf années (de 1382 à 1411), restèrent intactes, sans que la royauté en conçût le moindre ombrage; mais après la Fronde, elles devinrent à peu près nulles. Dans les derniers temps de la monarchie absolue, quand arrivait l'élection du prévôt, le roi écrivait aux Parisiens: «Nous désirons que vous ayez à donner votre voix à M...;» et l'homme de la cour était élu. «Le prévôt des marchands et les échevins, dit Mercier, ont des places lucratives, honorifiques; mais ce sont des fantômes du côté du pouvoir. Tout est entre les mains de la police, jusqu'à l'approvisionnement de la ville, de sorte que celle-ci n'a plus, dans ses propres et anciens magistrats municipaux, le principe de sa sûreté et le gage de sa subsistance... Ce qu'on appelle l'Hôtel-de-Ville est devenu, pour ainsi dire, un objet de dérision, tant ce corps est étranger aux citoyens [27]

Nous avons vu dans l'Histoire générale de Paris que l'ancienne municipalité finit le 14 juillet 1789 avec le dernier prévôt des marchands; que la loi du 21 mai 1790 donna à la capitale une administration nouvelle, composée d'un maire, d'un conseil municipal et d'un conseil général; que cette administration fut renversée par la révolution du 10 août, qui créa la puissance de la fameuse Commune de Paris, puissance qui dura jusqu'au 9 thermidor; que diverses commissions provisoires furent alors chargées de l'administration de la ville jusqu'en 1800, où la loi du 28 pluviôse an VIII confia cette administration à deux préfets, l'un de la Seine, l'autre de police, et à un conseil municipal; enfin, que cet état de choses fut modifié par la loi du 20 avril 1834. La révolution de 1848 fit disparaître l'administration municipale créée par cette loi; un maire, membre du Gouvernement provisoire, concentra entre ses mains tous les pouvoirs; mais cette dictature ne dura que jusqu'au 20 juillet, où fut rétablie la préfecture de la Seine. Depuis cette époque, Paris est administré par deux préfets, l'un de la Seine, l'autre de police; le premier est assisté d'une commission municipale nommée par le gouvernement.

Le premier Hôtel-de-Ville qu'ait eu la place de Grève s'appelait la Maison-aux-Piliers, à cause des piliers de bois qui soutenaient son humble façade, ou Maison-aux-Dauphins, parce qu'elle avait appartenu aux dauphins de Viennois. Elle fut acquise pour la ville par Étienne Marcel, prévôt des marchands, le 7 juillet 1357, au prix de 2,880 livres parisis. «Il y avoit, dit Sauval, dans cette maison, deux cours, un poulailler, des cuisines hautes et basses, grandes et petites, des estuves, une chambre de parade, une d'audience appelée plaidoyer, une salle couverte d'ardoises, longue de cinq toises et large de trois, et plusieurs autres commodités.» C'est dans cet hôtel que se passèrent, pendant deux siècles, les événements les plus graves de l'histoire parisienne; c'est là que furent prises tant de résolutions utiles à la ville et à l'État; c'est là que nos rois trouvèrent toujours «un asseuré refuge et recours dans leurs urgentes affaires.»

Sous le règne de François Ier, la Maison-aux-Piliers tombant en ruines, il fut résolu de la remplacer par un hôtel digne de Paris. La première pierre en fut posée le 15 juillet 1533 par Pierre Viole, prévôt des marchands. «Pendant que l'on faisoit l'assiette de cette pierre, dit Dubreuil, sonnoient les fifres, tambourins, trompettes et clairons, artillerie, cinquante hacquebutes à croc de la ville avec les hacquebutiers d'icelle ville qui sont en grand nombre; et aussi sonnoient à carillon les cloches de Saint-Jean-en-Grève, de Saint-Esprit et de Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Aussi, au milieu de la Grève, il y avoit vin défoncé, tables dressées, pain et vin pour donner à boire à tous venants, en criant par le menu peuple à haute vois: Vive le roy et messieurs de la ville!»

L'édifice, construit sur les dessins de Dominique de Cortone, assisté de Jean Asselin, maître des œuvres de la ville, ne s'éleva que lentement: en 1550, il n'avait qu'un étage; interrompu pendant les guerres civiles, il fut repris en 1605 sous la direction de Ducerceau et par les soins de François Miron, prévôt des marchands; il ne fut achevé qu'en 1628. Il présentait une seule façade formée d'un corps de bâtiment avec deux pavillons et surmontée d'une campanille; au-dessus de la porte d'entrée était une statue de Henri IV, œuvre remarquable de Pierre Biard. La cour, entourée de portiques, était décorée d'une statue de Louis XIV, chef-d'œuvre de Coysevox. La principale salle était celle du Trône, qui servait pour les réceptions, les fêtes, les banquets, et qui était ornée de tableaux de Largillière, de Troy, de Porbus, représentant des cérémonies royales ou municipales. C'est, de tout l'hôtel, la pièce la plus féconde en souvenirs historiques; là, dans cette salle où les Parisiens avaient reçu à genoux Henri IV et Louis XIV, la Commune du 10 août s'installa pour diriger l'attaque des Tuileries; là elle fut vaincue avec Robespierre, qui s'y fracassa la tête d'un coup de pistolet.

En 1801, l'Hôtel-de-Ville fut agrandi au moyen de la démolition: 1º de l'hôpital du Saint-Esprit, fondé en 1362 pour des orphelins nés à Paris, enfants légitimes de parents décédés à l'Hôtel-Dieu; il était contigu à l'Hôtel-de-Ville, et près de lui se trouvait le Bureau des pauvres, qui avait «le droit de lever tous les ans une taxe d'aumône sur tous les habitants de la ville, de tels rangs et qualités qu'ils puissent être;» sur l'emplacement de l'hôpital du Saint-Esprit, on construisit alors un hôtel pour le préfet de la Seine. 2º De l'église Saint-Jean-en-Grève, située rue du Martroy, derrière l'Hôtel-de-Ville; c'était l'une des mieux ornées et des plus fréquentées de Paris; elle avait eu pour curé Jean Gerson et renfermait le tombeau de Simon Vouet. Une chapelle, dite salle Saint-Jean, a servi jusqu'en 1837 de salle d'assemblée pour la ville.

Malgré ces augmentations, l'Hôtel-de-Ville était insuffisant pour les services administratifs, et différents bureaux avaient été placés dans des maisons voisines; enfin, en 1836, il fut agrandi sur un vaste plan gigantesque et au moyen de la destruction des rues du Martroy, qui passait jadis sous l'édifice, du Tourniquet-Saint-Jean, ou du Pet-au-Diable, de la Levrette, des Audriettes, d'une partie des rues de la Mortellerie et de la Tixeranderie, etc. En prolongeant la façade primitive au moyen de deux ailes bâties dans le même style, en ajoutant trois faces à peu près semblables à celle qui existait primitivement, on en a fait un palais magnifique, de forme rectangulaire, ayant 180 mètres de long sur 80 mètres de large, dont la position sur le bord de la Seine, en face de la Cité, est vraiment monumentale, et dont l'intérieur est décoré avec la richesse la plus élégante et le luxe le plus somptueux. De nombreuses statues d'hommes célèbres, la plupart nés à Paris, mais qui n'ont pas tous été heureusement choisis, ornent l'ancienne façade. On pénètre par trois grandes portes dans les appartements du préfet, dans la cour d'honneur et dans les bureaux de la préfecture. Il serait difficile d'énumérer les pièces, galeries, salons, objets d'art, bibliothèque, tableaux, statues, qui composent ou décorent ce palais. La galerie des fêtes occupe seule 48 mètres de long sur 13 de large.