Le canal Saint-Martin commence à la barrière de Pantin, se dirige au sud-est en coupant, outre dix autres rues, la rue du Faubourg-du-Temple, la rue de Ménilmontant, la place de la Bastille, et il aboutit dans la Seine par la gare de la Bastille; il dérive les eaux du canal de l'Ourcq dans la Seine et amène ainsi dans l'intérieur de Paris toutes les marchandises du nord de la France. Il a été entrepris en 1803 et ouvert en 1825. Sa longueur est de 3,200 mètres, sa largeur de 27, sa pente de 25, répartie entre dix écluses. Il est bordé d'un côté par le quai de Valmy, de l'autre par le quai de Jemmapes. Ces quais sont couverts de magasins de bois, de pierres, de charbons, de tuiles, et l'on y remarque les vastes bâtiments de l'Entrepôt réel des douanes. Toute la partie de Paris traversée par ce canal était, il y a quarante ans, occupée presque entièrement par des marais et des terrains en culture; aujourd'hui, elle est sillonnée de rues, habitée, populeuse, pleine d'activité. Les bords du canal Saint-Martin et particulièrement l'Entrepôt ont été ensanglantés dans les journées de juin 1848.
Outre cette importante voie de navigation, le canal de l'Ourcq fournit à Paris la plus grande partie de ses eaux. En effet, de ce canal part un aqueduc souterrain, dit de Ceinture, ayant deux mètres de hauteur sur deux mètres de largeur, et sur lequel il est possible de naviguer; il entre dans Paris près de la barrière de la Villette, suit le mur d'enceinte et se déverse dans un vaste réservoir situé près de la barrière de Monceaux. Cet aqueduc fournit de l'eau à toute la partie septentrionale de Paris par trois principales saignées: une à l'est, qui envoie des eaux dans le quartier Popincourt et le faubourg Saint-Antoine; une au sud, qui envoie des eaux dans le faubourg Saint-Martin jusqu'au Château-d'Eau, au-dessous duquel est un réservoir dirigeant des eaux dans le Marais et le quartier Saint-Denis; enfin, une à l'ouest et partant du réservoir de Monceaux, envoyant des eaux dans la Chaussée-d'Antin, le faubourg Saint-Honoré et les Champs-Élysées.
CHAPITRE V[40].
LA RUE ET LE FAUBOURG SAINT-DENIS.
§ Ier.
Rue Saint-Denis.
Cette rue, l'une des plus anciennes et des plus populaires, artère principale de Paris, et qu'on pourrait appeler la rue parisienne par excellence, doit son origine au village où saint Denis fut enterré et qui attirait un grand concours de fidèles. De pieuses légendes racontaient que le saint, après sa décollation dans la prison de Saint-Denis-de-la-Chartre, avait suivi le chemin marqué par cette rue en portant sa tête dans ses mains, jusqu'au lieu où il voulait être enterré. Ce chemin se couvrit de chapelles, de stations, de maisons: c'était la grant-rue, la grand'chaussée de monsieur saint Denys. Au XIe siècle, la rue Saint-Denis s'arrêtait à la rue d'Avignon, où était une porte de l'enceinte de Louis VI: en 1107, elle atteignait la rue Mauconseil, où était une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste, dite porte aux Peintres (une impasse en a gardé le nom); en 1418, elle allait jusqu'à la rue Neuve-Saint-Denis, où était une porte de l'enceinte de Charles VI; au XVIe siècle, elle atteignait les remparts ou boulevards, où était une porte de l'enceinte de François Ier. Cette dernière se composait d'une grande tour carrée, avec tourelles, large fossé, pont-levis, et ce fut par là que les Espagnols évacuèrent Paris en 1594.
Le commencement de la rue Saint-Denis formait autrefois un inextricable et dégoûtant réseau de ruelles hideuses et de baraques pleines de boue, «l'endroit le plus puant du monde entier,» dit Mercier: c'est le noyau de Paris ancien dès qu'il sortit de la Cité. On y pénétrait, non pas comme aujourd'hui par une vaste place, mais par un passage sombre, étroit, fangeux, pratiqué sous la masse du grand Châtelet. Là, derrière cette sinistre forteresse, était la grande boucherie, si fameuse au temps des Bourguignons et Armagnacs, et qui subsista jusqu'en 1789. Là étaient les ruelles infectes et baignées du sang des bestiaux, de la Triperie, du Pied-de-Bœuf, de la Pierre-aux-Poissons, de la Tuerie, de la Place-aux-Veaux, dite aussi Place-aux-Saint-Yon. Là ont régné, pendant 500 ans, dix-huit familles qui possédaient presque tout le quartier, dans lesquelles la succession était réglée par une sorte de loi salique, et dont il ne restait plus que deux à la fin du XVIIe siècle, celles des Thibert et des Ladehors; les plus puissantes avaient été celles des Legoix, des Thibert, des Saint-Yon, si fameuses au temps de Charles VI, et dont il reste encore des représentants dans la boucherie de Paris. Malgré les déblaiements opérés depuis la destruction du Châtelet, cette partie de Paris gardait quelque chose de son ancien aspect: c'était encore un quartier sale, triste, encombré d'une population pauvre et laborieuse, où l'humidité, la misère, la maladie semblaient suinter de tous les pavés et de tous les murs, mais depuis trois ou quatre ans, tout ce commencement de la rue Saint-Denis avec les ruelles qui y aboutissaient a été détruit et forme une large et belle voie jusqu'à la rencontre de la nouvelle rue de Rivoli.
La rue Saint-Denis était, au moyen âge, la plus belle, la plus longue, la plus riche de tout Paris: aussi jouissait-elle de grands priviléges et d'honneurs féodaux: «C'était par la porte Saint-Denis, raconte Saint-Foix, que les rois et les reines faisaient leur entrée. Toutes les rues, sur leur passage, jusqu'à Notre-Dame, étaient tapissées et ordinairement couvertes en haut avec des étoffes de soie et des draps camelotés. Des jets d'eau de senteur parfumaient l'air; le vin, l'hypocras et le lait coulaient de différentes fontaines. Les députés des six corps de marchands portaient le dais: les corps des métiers suivaient, représentant en habits de caractère les sept péchés mortels, les sept vertus, la mort, le purgatoire, l'enfer et le paradis, le tout monté superbement. Il y avait de distance en distance des théâtres où des acteurs pantomimes, mêlés avec des chœurs de musique, représentaient des mystères de l'Ancien Testament: le sacrifice d'Abraham, le combat de David contre Goliath, etc. Froissard dit qu'à l'entrée d'Isabeau de Bavière, il y avait à la porte aux Peintres un ciel nué et étoilé très-richement, et Dieu par figures séant en sa majesté, le Père, le Fils et le Saint-Esprit; et dans ce ciel petits enfants de chœur chantoient moult doucement en forme d'anges; et ainsi que la reyne passa dans sa litière découverte sous la porte de ce paradis, d'en haut deux anges descendirent tenant en leurs mains une très-riche couronne garnie de pierres précieuses, et l'assirent moult doucement sur le chef de la reyne, en chantant ces vers: