Dame enclose entre fleurs de lys,
Reine êtes-vous de paradis,
De France et de tout le pays.
Nous retournons en paradis.
A l'entrée de Louis XI, il y avait à la fontaine de Ponceau «trois belles filles faisant personnages de sirènes toutes nues... et disoient de petits motets et bergerettes; et près d'elles jouoient plusieurs instruments qui rendoient de grandes mélodies;» à l'hôpital de la Trinité, un théâtre représentant «une Passion à personnages et Dieu étendu sur la croix et les deux larrons à dextre et à senestre;» à la porte aux Peintres, «autres personnages moult richement habillés;» à la fontaine des Innocents, une grande chasse; au Châtelet, la prise de Dieppe sur les Anglais, etc.
Nous ne parlerons pas des autres entrées royales: qu'il nous suffise de dire qu'aucun roi ne manqua, à son avénement, «de mener triomphe» dans la rue Saint-Denis: c'était, en quelque sorte, une cérémonie d'intronisation, la reconnaissance du monarque nouveau par la capitale, enfin un deuxième sacre.
Les bourgeois et les boutiques de cette rue, fameuse dans toute l'Europe, représentent proverbialement depuis plusieurs siècles la population et le commerce de Paris; mais ce n'est réellement que du XVIe siècle que datent les grandes maisons de négoce qui ont fait sa renommée. Là était le centre du commerce de la draperie, des soieries, des dentelles, de la mercerie, etc., commerce qui se faisait dans des boutiques sombres, profondes, étroites, sans luxe, sans ornement, comme on en peut voir encore dans quelques coins de ce quartier, boutiques où se bâtissaient lentement, solidement, de grosses fortunes; où le fils succédait invariablement au père pendant quatre ou cinq générations, jusqu'à ce que la richesse entassée devînt telle que le dernier héritier se décidât à secouer la poussière du comptoir pour briguer les honneurs de l'échevinage ou acheter une charge de conseiller au Parlement. C'est en effet des boutiques de la Cité et des quartiers Saint-Denis et Saint-Honoré que sont sorties la plupart des familles municipales et parlementaires de la capitale.
La bourgeoisie de la rue Saint-Denis, à cause de ses richesses et de son importance commerciale, a naturellement joué un grand rôle politique presque dans tous les temps; elle est essentiellement ennemie de toute oppression et facile à embrasser toutes les idées généreuses; mais son opposition est plus taquine que persévérante, et, dès que sa prospérité matérielle en est troublée, elle se met à défendre l'autorité avec une ardeur passionnée, même aux dépens de la liberté, et ne cherche plus que l'ordre, la soumission, le repos. Ainsi, à l'époque de la Ligue, elle se montra catholique fougueuse, et néanmoins devint le centre du tiers parti qui appela Henri IV au trône; au temps de la Fronde, elle se signala par sa haine contre Mazarin, et néanmoins ce furent ses boutiques qui décidèrent le rétablissement de l'autorité royale; en 1789, elle se jeta dans la révolution avec enthousiasme, et sa garde nationale figura dans toutes les journées, dans toutes les fêtes; mais son ardeur commença à se calmer après le 10 août; elle vit la République avec répugnance, garda un profond ressentiment de la Terreur et se laissa entraîner par les royalistes à faire le 13 vendémiaire. Elle applaudit au 18 brumaire; mais quand les guerres impériales ruinèrent son commerce, elle devint ardemment hostile à Napoléon, et celui-ci dissimula à peine son dédain et sa colère contre ces boutiquiers; à son avis, cette partie de la population était le type de l'inconstance, de la vanité et de la bêtise parisienne. Aussi la chute du tyran fut-elle accueillie dans cette rue avec des transports de joie; aussi le comte d'Artois et Louis XVIII, qui, à l'imitation de leurs ancêtres, firent leur entrée par la rue Saint-Denis, y furent reçus avec des acclamations dont une part alla même aux soldats étrangers qui les escortaient. Aucune rue de Paris ne se montra plus royaliste; aucune ne se pavoisa plus complétement de drapeaux blancs; aucune ne se para de fleurs de lis avec plus de bonheur. Ajoutons que cet enthousiasme fut bien récompensé, car le retour de la paix et la présence des étrangers amenèrent dans ce quartier une prospérité inouïe et y furent la cause de fortunes colossales. Mais quand le gouvernement des Bourbons donna trop de pouvoir au clergé, la rue Saint Denis, qui se piquait d'avoir des lettres et était même un peu esprit fort, rentra dans l'opposition: c'est là que le Constitutionnel trouva ses premiers et plus sympathiques lecteurs; c'est de là que sortirent les malédictions les mieux nourries contre les jésuites; c'est là que les bourses se montrèrent inépuisables pour toutes les souscriptions du libéralisme, éditions de Voltaire, dotation de la famille Foy, tombeau du jeune Lallemand; c'est là, enfin, au fond des arrière-boutiques, que furent chantées avec délice, les chansons les plus hardies, les plus secrètes de Béranger. Alors la rue Saint-Denis, si chère aux Tuileries, dont l'opinion était naguère si soigneusement caressée par les royalistes, tomba dans le discrédit de la cour. Elle s'en inquiéta peu: ce fut un de ses bourgeois qui refusa d'empoigner Manuel; sa garde nationale cassa les vitres de M. de Villèle après la revue du 12 avril, et aux élections de novembre 1827, toutes ses maisons s'illuminèrent en l'honneur des députés libéraux que Paris venait de nommer. On sait comment le ministère fit taire cette joie à coups de fusils: la rue Saint-Denis ne l'oublia pas; elle fut des premières, en juillet 1830, à crier Vive la Charte! et quand la grande colonne du duc de Raguse arriva dans cette rue pour y couper les insurrections des quais et des boulevards, elle y fut entièrement enveloppée et ne se dégagea qu'après un furieux combat.
Depuis cette époque, depuis les améliorations matérielles qui ont changé la face de Paris, la rue Saint-Denis a subi une sorte de transformation et perdu en partie son caractère spécial. C'est encore la rue la plus commerçante, la plus tumultueuse, la plus assourdissante de Paris; d'un bout à l'autre, on ne voit qu'une foule grouillante, active, affairée, d'innombrables voitures, des magasins encombrés de marchandises; de tous côtés on n'entend que le bruit des métiers, les cris des petits marchands, le tapage des charrettes: mais, malgré cela, ce n'est plus la reine de Paris, la régulatrice de son commerce, le guide de ses opinions politiques; ses maisons, profondes et élevées, sont toujours peuplées du haut en bas de fabricants, de marchands, d'industriels de tout genre; mais le gros commerce d'étoffes, les grands magasins de l'ancien temps l'ont abandonnée: ses boutiques sont maintenant vouées à des commerces moins étendus, plus humbles, excepté néanmoins pour la passementerie, la mercerie, la parfumerie. Aussi son importance politique a-t-elle diminué, et, de 1830 jusqu'à nos jours, il ne s'est rien passé dans la rue Saint-Denis qui la distingue des autres grandes rues de Paris, encore bien qu'elle ait été profondément remuée par les émeutes de 1832 et 1834 et par les journées révolutionnaires de 1848.
Dans une rue jadis aussi sainte, les édifices religieux devaient être nombreux: en effet, on y trouvait cinq églises, dont il ne reste qu'une, trois couvents et cinq hospices, aujourd'hui détruits.
1º L'hôpital Sainte-Catherine.--Il était situé au coin de la rue des Lombards et avait été fondé vers le XIe siècle pour héberger les pèlerins qui se rendaient en foule à l'église Sainte-Opportune. Les religieuses de cet hôpital se chargèrent plus tard «de retirer les pauvres filles qui n'ont aucune retraite et cherchent condition.» Elles avaient aussi pour mission d'ensevelir les malheureux trouvés morts dans la Seine, dans les rues ou dans les prisons, et qui, du moins, n'étaient pas mis en terre par des mains indifférentes et sans une larme ou une prière! Cette morgue chrétienne fut, en 1791, affectée aux jeunes aveugles, et ceux-ci y restèrent jusqu'en 1818, époque à laquelle ils furent transférés au séminaire Saint-Firmin [41]. Alors l'hôpital fut vendu, détruit et remplacé par des maisons particulières.
La chapelle ou l'église de cet établissement est célèbre dans l'histoire des théophilanthropes: c'est là que les sectaires du culte naturel firent, en 1797, leur première cérémonie. Pendant plus d'une année, ils y célébrèrent deux fêtes par décade, outre les mariages, baptêmes, décès, etc.[42].
2º L'église Sainte-Opportune.--Sa fondation remonte à une chapelle de Notre-Dame-des-Bois, qui aurait été bâtie à l'époque où le christianisme fut introduit dans la Gaule. «Si l'on en croit la tradition, dit Sauval, saint Denis, qui vint en France en 252, la mit en grande vénération des peuples.» Elle était alors située à l'entrée d'une grande forêt, qui «s'étendait en largeur depuis cet ermitage jusqu'au pied du Montmartre, et en longueur depuis le pont Perrin jusqu'à Chaillot.» En 853, Hildebrand, évêque de Seez, chassé de son pays par les Normands, se réfugia à Paris et déposa dans cette chapelle les reliques de sainte Opportune. Les miracles de cette sainte ayant attiré une multitude de pèlerins, et Louis-le-Bègue ayant fait à Hildebrand donation des terres voisines, on remplaça la chapelle par une église entourée d'un vaste cloître et qui reçut un chapitre de chanoines. Louis VII lui donna les seigneurie, censive et justice sur tous les prés et marais jusqu'à Montmartre. L'église fut reconstruite au XIIIe siècle et ne cessa point, jusqu'à sa destruction en 1792, d'être en grande vénération. Sa principale entrée était rue de l'Aiguillerie. Un reste du mur du cloître existe encore dans la rue de la Tabletterie.