11º La maison des Filles-Saint-Chaumont, qui occupait le coin actuel de la rue de Tracy. C'était une communauté séculière vouée à l'instruction des orphelines et des nouvelles converties, et qui était le chef-lieu d'une congrégation comprenant vingt autres maisons: elle fut autorisée en 1687 sous la condition qu'elle ne pourrait jamais être convertie en maison de profession religieuse. Elle occupait l'emplacement de l'hôtel Saint-Chaumont ou La Feuillade, et c'est dans le jardin de cet hôtel que fut coulée en fonte la statue de Louis XIV, qui décorait la place des Victoires. Les bâtiments existent encore, mais transformés en maisons d'habitation; la chapelle, bâtie en 1781, est occupée par un magasin de nouveautés. Dans le voisinage de cette maison se trouvait l'hôtel de Destutt de Tracy, sur lequel, en 1782, on a ouvert la rue de Tracy.

Parmi les rues qui aboutissent à la rue Saint-Denis, on remarque:

1º Rue Saint-Germain-l'Auxerrois.--C'est une des plus anciennes rues de Paris, car elle conduisait de la Cité à l'église du même nom, à l'époque où Paris était encore renfermé dans son île. Il en est déjà question sous Louis-le-Débonnaire: ce n'était alors qu'une ruelle fangeuse bordée de quelques masures et de jardins presque continuellement envahis par la Seine. On y trouvait jadis le For-l'Évêgue (Forum Episcopi), lieu où, dès le temps de Louis VI, l'évêque faisait rendre la justice, et qui avait une entrée sur le quai de la Mégisserie. Depuis l'édit de 1674, qui détruisit dans Paris toutes les justices particulières, le For-l'Évêque devint une prison «où l'on retient, dit un contemporain, plus de malheureux que de coupables, étant particulièrement affectée à ceux qui sont arrêtés pour dettes.» C'était aussi le lieu de détention des acteurs qui avaient fait quelque scandale ou désobéi à l'autorité.

Dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois aboutit la rue des Orfèvres, où étaient une chapelle et un hospice de Saint-Éloi, fondés au XIVe siècle par les orfèvres pour les ouvriers vieux ou infirmes de ce corps de métier, ainsi que pour leurs veuves. Les orfèvres formaient un des six grands corps de métiers de Paris; l'origine de leur corporation remontait au temps des Romains, et ils s'honoraient d'avoir eu pour confrères saint Éloi et son apprenti saint Théau. La chapelle fut rebâtie par Philibert Delorme et était ornée de quelques figures de Germain Pilon. Elle a été détruite pendant la révolution; une partie de la maison d'hospice existe encore au nº 4.

2º Rue Perrin-Gasselin, qui se continue par la place et la rue du Chevalier-du-Guet. Cette dernière rue prenait son nom du logis ou hôtel des commandants du guet, qui y restèrent jusqu'en 1733, époque où ils allèrent demeurer rue Meslay. Ce quartier, qui nous semble aujourd'hui si malheureux, si sale, si sombre, était au XVIIe siècle l'un des beaux quartiers de Paris, celui où demeuraient la riche bourgeoisie et une partie de la magistrature. C'était là, sur la place du Chevalier-du-Guet, qu'était la maison de Guy Patin: «en belle vue, dit-il, et hors du bruit, joignant le logis de M. Miron, maître des comptes.» Il l'avait achetée en 1650 moyennant 25,000 livres, et les charmants détails qu'il nous a laissés sur cette maison, ses chambres, son ameublement, nous transportent dans la vie intérieure de la bourgeoisie éclairée de cette époque [45].

3º Rue de l'Aiguillerie.--A l'entrée de cette rue était une petite place, qui fut formée en 1569 par la destruction de la maison d'un bourgeois, Philippe Gastine. Ce bourgeois ayant, malgré les édits royaux, ouvert un prêche, fut pendu, ainsi que ses deux frères; on rasa sa maison, et une pyramide fut élevée à sa place. Cette pyramide était un monument très-curieux: élevée sur cinq piédestaux superposés et différents de style et d'ornements, elle était surmontée d'une croix ornée de statues, chargée de détails et d'inscriptions. Deux ans après, Charles IX, d'après les clauses de la pacification de Saint-Germain, ordonna de détruire ce monument, qui rappelait la guerre civile. Le Parlement et l'Université s'y opposèrent; et, quand les agents et les soldats royaux voulurent, à trois reprises, enlever la pyramide, des émeutes éclatèrent; le peuple massacra plusieurs protestants et saccagea leurs maisons. Il fallut employer la force pour apaiser ce désordre: un des mutins fut saisi et pendu à la fenêtre d'une maison voisine; alors l'ordre royal put être exécuté, et la croix de Gastine fut transférée dans le cimetière des Innocents, où elle existait encore en 1785.

4º Rue La Reynie.--Cette rue se nommait autrefois Troussevache, du nom d'un bourgeois qui y demeurait en 1257; et, à cette époque, c'était l'une des rues les plus fréquentées de Paris, une succursale de la rue Quincampoix pour le commerce de luxe. Les puristes de la préfecture de la Seine, trouvant son nom ignoble, l'ont remplacé par celui du premier magistrat de police qu'ait eu la capitale.

5º Rue de la Ferronnerie.--Elle doit son nom à de «pauvres ferrons» ou marchands de fer, à qui saint Louis permit d'adosser leurs tréteaux aux charniers des Innocents. On y bâtit ensuite des boutiques en bois, puis des maisons, qui rendirent la rue très-étroite et furent ainsi en partie cause de l'assassinat de Henri IV. Le 14 mai 1610, le carrosse de ce prince s'étant trouvé arrêté dans la rue de la Ferronnerie par un embarras de voitures, les valets descendirent et passèrent par les charniers pour rejoindre le carrosse à la rue Saint-Denis. Ravaillac profita de ce moment pour monter sur une borne de la rue ainsi que sur la roue du carrosse et pour frapper Henri IV de trois coups de couteau, dont un était mortel. La rue fut élargie en 1671, d'après un édit royal, qui ordonna de démolir «les petites maisons, boutiques et échoppes qui sont adossées contre les murs du charnier,» et de porter la largeur de la rue à trente pieds. Le prolongement de la rue de la Ferronnerie est la grande rue Saint-Honoré, dont nous parlerons plus tard [46].

6º Rue aux Fers.--C'était autrefois la rue au Feurre, parce qu'on y tenait le marché à la paille, au fourrage. Dans le XVIIe siècle, elle était habitée par des marchands de soieries, les plus riches de Paris, et qui ont joué un grand rôle dans les troubles de la Fronde: ce furent eux qui firent décider en 1652 la soumission de Paris à Louis XIV. Guy Patin parle de l'un de ces négociants, qui fit une banqueroute de six millions. Cette rue est aujourd'hui principalement habitée par des marchands de passementerie.

7º Rue de la Grande-Truanderie.--Elle date du XIIIe siècle et tire son nom des truands ou mendiants qui l'habitaient. A la pointe du triangle qu'elle fait avec la rue de la Petite-Truanderie se trouvait jadis un puits fameux dans les traditions parisiennes. On racontait que, du temps de Philippe-Auguste, une jeune fille, désespérée de l'infidélité de son amant, s'était jetée dans ce puits. Le lieu devint célèbre sous le nom de Puits d'amour, et les amants s'y donnaient rendez-vous. Sous François Ier, un jeune homme, désolé des rigueurs de sa maîtresse, s'y précipita et ne se fit aucun mal. La belle, touchée de son désespoir, l'épousa, et l'heureux amant fit reconstruire le puits, où, du temps de Sauval, on lisait encore cette inscription: