§ II.

Le Louvre.

L'origine du Louvre est inconnue. On croit qu'il existait dans ce lieu, vers le VIIe siècle, un édifice royal qui, détruit par les Normands, fut reconstruit par Hugues Capet. Philippe-Auguste le rebâtit presqu'entièrement et en fit un château-fort destiné à fermer la rivière et à contenir Paris. Ce château occupait, sur une longueur de soixante-deux toises, l'espace compris entre la Seine et la place de l'Oratoire, et, sur une largeur de cinquante-huit toises, l'espace compris entre le milieu de la cour actuelle du Louvre et le prolongement de l'ancienne rue Froidmanteau. Sa façade orientale achevait le mur d'enceinte, qui se terminait par la tour qui fait le coin, en face de la tour de Nesle. La porte principale était à peu près au milieu de la grande cour actuelle, et en face d'elle s'ouvrait une rue, dite Jehan-Éverout, qui aboutissait devant l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. Une autre porte se trouvait près de la rivière. Dans l'intérieur était une cour de trente-quatre toises de long sur trente-trois de large, au milieu de laquelle s'élevait la grosse tour, qui avait treize pieds d'épaisseur, cent quarante-quatre de circonférence, et quatre-vingt-seize de hauteur. Cette tour, si fameuse dans notre histoire, était entourée d'un fossé et communiquait avec le château par une galerie de pierre; elle renfermait plusieurs chambres où logèrent d'abord les rois et qui furent ensuite converties en prisons. Là furent renfermés Ferrand, comte de Boulogne, fait prisonnier à Bouvines, le comte Guy de Flandre, Enguerrand de Marigny, Charles-le-Mauvais, etc. Les bâtiments qui entouraient la grande cour étaient de massives constructions appuyées sur vingt fortes tours et surmontées de tourelles de diverses formes; ils renfermaient, outre de grandes salles, une chapelle, un arsenal, des magasins de vivres, etc.

Bien que le château du Louvre fût le symbole de la suzeraineté des rois de France, il fut rarement habité par eux. Le mariage de Henri V d'Angleterre avec la fille de Charles VI y fut célébré. Charles-Quint y logea pendant son séjour à Paris. A cette époque, François Ier avait commencé à faire démolir la grosse tour et une partie du château, et à faire construire sur leur emplacement, d'après les dessins de Pierre Lescot, un palais moderne qu'on appelle aujourd'hui le vieux Louvre et qui est l'expression la plus brillante et la plus complète de la renaissance française. Ce palais consistait uniquement en deux pavillons unis par une galerie et qui sont aujourd'hui le pavillon de l'Horloge et le pavillon voisin de l'ancienne entrée du musée. La façade orientale est très-riche et ornée à profusion de sculptures de Jean Goujon et de Pierre Ponce: c'était celle de la cour d'honneur; la façade occidentale était très-simple et presque nue, comme devant donner sur les cours de service, et elle est restée dans cet état jusqu'en 1857. Tout l'intérieur fut splendidement décoré par les mêmes artistes, principalement l'escalier dit de Henri II et la grande salle où l'on admire les cariatides de Jean Goujon. Quant aux parties de l'ancien château féodal qui ne gênaient pas le palais moderne, elles furent conservées et ne disparurent entièrement que sous Louis XIV.

Henri II continua l'œuvre de son père: il fit ajouter au pavillon du midi une aile dirigée vers la Seine (galerie d'Apollon), et dont Pierre Lescot fut encore l'architecte. A sa mort, le palais des Tournelles, qui était le séjour des rois de France depuis Charles VII, fut abandonné, et François II, Charles IX, Henri III habitèrent le Louvre. Charles IX acheva l'aile méridionale et la compléta par le pavillon dit de la Reine; il fit aussi commencer l'aile en retour sur le bord de la rivière jusqu'au pavillon des Campanilles: c'est le commencement de la galerie dit Louvre Le et l'œuvre de Ducerceau. Le 19 août 1572, en l'honneur du mariage de Henri de Navarre avec Marguerite de Valois, un grand tournoi fut exécuté dans la cour du Louvre, et, cinq jours après, Charles IX, sa mère, son frère et les Guise donnèrent dans ce palais le signal de la Saint-Barthélémy. «Les protestants, dit Mézeray, qui étaient logés dans le Louvre, ne furent pas épargnés; après qu'on les eut désarmés et chassés des chambres où ils couchaient, on les égorgea tous, les uns après les autres, et on exposa leurs corps tout nus à la porte du Louvre; la reine mère était à une fenêtre et se repaissait de ce spectacle.» Une tradition, qui n'a d'autre garant que Brantôme, raconte que le roi tira lui-même sur les huguenots qui s'enfuyaient; si cette tradition est vraie, ce serait du pavillon de la Reine que Charles IX aurait commis ce crime; et, pendant la révolution, on a vu, au-dessous de la fenêtre qui est à l'extrémité méridionale de la galerie d'Apollon, un poteau portant cette inscription: c'est de cette fenêtre que l'infâme Charles IX, d'exécrable mémoire, a tiré sur le peuple avec une carabine.

C'est du Louvre que s'enfuit Henri III, cerné par les barricades de la Ligue. En 1591, le duc de Mayenne fit pendre dans la salle des cariatides quatre des Seize. C'est dans une salle du Louvre que se tinrent les États-Généraux en 1593.

Henri IV continua d'habiter le Louvre: il eut le premier la pensée de réunir ce palais aux Tuileries, qui venaient d'être construites et qui n'étaient, dans la pensée des fondateurs, qu'une maison de plaisance hors de la ville, sans liaison aucune, soit avec le nouveau palais du Louvre, soit avec la partie de l'ancien château féodal qui était encore debout. «La galerie des Tuileries, dit Sauval, est un ouvrage que Henri IV vouloit pousser tout le long de la rivière jusqu'au palais des Tuileries, qui faisoit alors partie du faubourg Saint-Honoré, afin, par ce moyen, d'être dehors et dedans la ville quand il lui plairoit et de ne se pas voir enfermé dans des murailles où l'honneur et la vie de Henri III avoient presque dépendu du caprice et de la frénésie d'une populace irritée.» Il fit donc continuer la galerie commencée par Charles IX jusqu'au pavillon du grand guichet. «Son intention, dit Palma Caillet, était de consacrer la partie inférieure de la galerie à l'établissement de diverses manufactures et au logement des plus experts artistes de toutes les nations.»

Louis XIII habita le Louvre. C'est sur le pont-levis qui faisait face à l'église Saint-Germain que le maréchal d'Ancre fut assassiné sous les yeux du jeune roi, qui, de sa fenêtre, complimenta les meurtriers. Sous ce règne, on ajouta au vieux Louvre la partie qui va du pavillon de l'Horloge au pavillon du nord; on commença les façades intérieures des deux corps de bâtiments du nord et du midi, et l'on projeta de remplacer l'entrée du château féodal par une façade magnifique, au levant; de sorte que le plan carré de la cour du Louvre est l'œuvre des architectes de Louis XIII, Lemercier et Sarrazin.

Louis XIV, après les troubles de la Fronde, habita le Louvre pendant quelques années: alors on fit disparaître la sombre porte aux quatre tours rondes qui regardait Saint-Germain, et à sa place on construisit, de 1666 à 1670, la fameuse colonnade de la face extérieure du levant, œuvre de Perrault et l'un des plus parfaits monuments qui existent au monde [63]. On commença aussi, sur les plans du même architecte, les faces extérieures des corps de bâtiments du nord et du midi; mais celles-ci restèrent, comme les faces intérieures, inachevées, dégradées, sans toiture, protégées à peine par quelques planches; et la grande cour ne fut, pendant un siècle et demi, qu'un amas immonde de gravois et d'ordures. Enfin, on continua la grande galerie de la Seine depuis le pavillon du grand guichet jusqu'aux Tuileries, et les deux palais se trouvèrent ainsi en partie réunis.

Pendant le règne de Louis XV, on ne fit au Louvre, outre les travaux nécessaires pour empêcher sa ruine, que la façade septentrionale de la cour, qui fut prolongée depuis l'avant-corps jusqu'à la colonnade par Gabriel. Sous Louis XVI, on eut l'idée de faire du Louvre un grand musée de peinture et de sculpture, idée qui ne fut mise à exécution que sous la République. Quand la révolution arriva, ce palais était occupé: par les quatre académies, qui tenaient leurs séances dans les salles du rez-de-chaussée donnant sur l'ancienne place du Muséum, par l'imprimerie royale, par les ateliers des médailles, qui étaient placés sous la grande galerie, par les expositions de peinture qui se faisaient dans la galerie d'Apollon, enfin par des logements et ateliers concédés à des peintres et à des sculpteurs.