Depuis le commencement du siècle, les alentours des Tuileries avaient subi de grands changements: la place du Carrousel avait été partagée en plusieurs places, cours et rues; l'espace compris entre la grille actuelle et le château était occupé par trois cours: au sud, la cour des Princes, au milieu, la cour Royale, au nord, la cour des Suisses; toutes trois irrégulières et fermées par des bâtiments. La cour Royale s'ouvrait à l'intérieur par une grande porte pratiquée dans une muraille crénelée et garnie d'une galerie de bois; elle était bordée à droite et à gauche par deux corps de bâtiments irréguliers qui la séparaient des deux cours voisines, mais sans toucher au palais. Au levant de ces trois cours était une rue dite du Carrousel et qui était le prolongement de la rue de l'Échelle: elle aboutissait à la place du Carrousel, formée de deux carrés inégaux, le petit Carrousel et le grand Carrousel, qui se confondait au levant avec la rue Saint-Nicaise. Ce grand Carrousel était situé en face de la cour Royale: du côté du nord il communiquait avec une large rue dite cour du Bord de l'eau (en face de la cour des Princes), par laquelle on atteignait le quai et la rivière, mais en passant sous la galerie du Louvre et par les guichets, alors fermés et gardés.

La révolution de 1789 vint donner au palais des Tuileries son importance et sa célébrité. Cet édifice, qui semblait le temple de la monarchie et qui néanmoins avait été si rarement habité par les rois de l'ancien régime, devint dès lors le séjour des différents pouvoirs qui ont gouverné la France pendant soixante années.

L'Assemblée nationale s'était installée au Manége, lequel avait trois entrées, par la rue Saint-Honoré, par la cour du Dauphin, par la terrasse des Feuillants; alors cette terrasse et le jardin entier devinrent le théâtre de rassemblements continuels. Quand la famille royale fit la tentative de fuite qui échoua à Varennes, ce fut par la cour Royale qu'elle sortit et sur la place du petit Carrousel qu'elle se donna rendez-vous. Quand elle revint, ce fut par le pont Tournant et par le jardin, qu'envahissait une foule menaçante, qu'elle rentra aux Tuileries. Alors, et pour empêcher les insultes à la famille royale, le jardin fut fermé au public pendant plusieurs mois, moins la terrasse des Feuillants, qu'on appelait terrain national. Nous avons raconté ailleurs la marche que suivit le peuple quand il envahit le palais dans la journée du 20 juin, comment il l'attaqua et le prit dans la journée du 10 août. Alors les bâtiments des trois cours furent incendiés et détruits, excepté du côté de la rue de l'Échelle, où le massif qui touchait le château et dans lequel se trouvait l'imprimerie de l'Assemblée fut conservé.

La Convention nationale siégea au Manége depuis le 22 septembre 1792 jusqu'au 10 mai 1793: ce fut donc dans cette salle qu'eut lieu le procès de Louis XVI. Au 10 mai, elle se transporta dans le palais des Tuileries et y siégea jusqu'à la fin de sa session. La salle des séances fut construite sur l'emplacement de la salle des machines, c'est-à-dire de ce royal théâtre inauguré par la Psyché de Molière et où Voltaire avait été couronné. Cette salle, construite à la hâte, avait la forme d'un parallélogramme étroit et peu commode: «Elle ressemblait, dit Prud'homme, non au sanctuaire des lois, à l'aréopage de la République, mais à une vaste école de droit à l'usage de quelques centaines de juristes.» Les tribunes publiques placées vers le plafond dans les deux extrémités, pouvaient contenir deux à trois mille personnes. L'entrée principale était voisine de la terrasse des Feuillants; «le beau vestibule de Philibert Delorme, dit Prud'homme, le magnifique escalier rebâti sous les yeux de Colbert, l'ancienne chapelle devenue un temple à la liberté, ne conduisent qu'à une porte latérale et à un couloir, par lequel on arrive aux gradins quarrés longs où siége la Convention.» C'est là que sont passées les plus terribles journées de la révolution, le 31 mai, le 9 thermidor, le 12 germinal, le 1er prairial, le 13 vendémiaire, etc. Le gouvernement s'installa dans les autres parties du palais: dans l'aile méridionale siégèrent le comité de salut public, les comités des finances et de la marine, etc.; dans le pavillon du milieu, le comité de la guerre; dans l'aile septentrionale, les comités de législation, d'agriculture, d'instruction publique, etc. Le comité de sûreté générale s'installa dans l'hôtel de Brienne, situé sur la place du Carrousel et qui a été détruit en 1808.

A la Convention succéda, dans la grande salle des Tuileries, le conseil des Anciens; le conseil des Cinq-Cents siégea au Manége: ils restèrent dans ces deux édifices jusqu'à la révolution du 18 brumaire. Le 19 février 1800, le premier consul Bonaparte vint prendre demeure dans le palais des rois: il habita toute la partie comprise entre le pavillon de Flore et celui de l'Horloge, c'est-à-dire celle qui avait été occupée par Louis XVI et le comité du salut public, et où depuis furent placés les appartements de Louis XVIII, de Charles X et de Louis-Philippe. Les appartements du rez-de-chaussée, du côté du jardin, furent destinés à Joséphine. Lebrun occupa le pavillon de Flore; Cambacérès alla se loger sur la place du Carrousel, dans l'hôtel d'Elbeuf. Le conseil d'État siégea dans une partie de la grande galerie, à côté de l'appartement de Bonaparte. Alors on fit disparaître les traces des boulets du 10 août et les inscriptions révolutionnaires qui étaient sur les portes du château; on détruisit la salle de la Convention, dont on fit plus tard une chapelle et une salle de spectacle; on déblaya les bâtiments ruinés de la cour des Suisses, de la cour Royale, de la cour des Princes, et l'on en fit une seule et vaste cour où Bonaparte fit manœuvrer ses soldats. On détruisit le Manége, la cour du Dauphin, etc., et sur leur emplacement on ouvrit, ainsi que nous l'avons vu, les rues de Rivoli et de Castiglione.

Cependant la place du Carrousel était restée à peu près ce qu'elle était avant 1789: l'explosion de la machine infernale en commença le dégagement; la partie occidentale de la rue Saint-Nicaise fut presque entièrement détruite, sauf quelques maisons entre les rues de Rivoli et Saint-Honoré, qui ont subsisté jusqu'en 1853; alors la rue du Carrousel disparut, et la place se trouva agrandie de telle sorte qu'on put y faire manœuvrer une armée et éviter dorénavant les attaques embusquées d'un nouveau 10 août. Sous l'Empire, on sépara cette place de la cour des Tuileries par une longue grille, devant laquelle on éleva en 1803, à la gloire de l'armée, un arc de triomphe, qui est l'œuvre de Percier et de Fontaine. Enfin, on commença la réunion des Tuileries et du Louvre par une grande rue, qui devait être, dans la pensée impériale, une grande place, et qui est devenue, depuis l'achèvement du Louvre, la place Napoléon III.

Il s'est fait, depuis cette époque jusqu'à nos jours, un si étrange va-et-vient de royautés triomphantes, de royautés déchues, dans cette grande hôtellerie des Tuileries, qu'il suffira de les énumérer par quelques dates. En 1814, le 29 janvier, adieux de Napoléon à la garde nationale, à laquelle il confie sa femme et son fils; le 29 mars, départ de l'impératrice et du roi de Rome; le 3 mai, entrée de Louis XVIII dans ce palais, que son frère avait quitté vingt-deux ans auparavant pour aller au Temple. En 1815, le 20 mars, fuite du même roi devant l'échappé de l'île d'Elbe, qui, vingt heures après, vient prendre sa place; le 12 juin, départ de Napoléon pour Waterloo; le 23 juin, Fouché et son gouvernement provisoire s'installent aux Tuileries; le 8 juillet, retour de Louis XVIII. En 1830, le 29 juillet, prise des Tuileries par le peuple insurgé. En 1831, le 16 octobre, Louis-Philippe s'établit dans ce palais. En 1848, le 24 février, fuite de ce roi et prise des Tuileries par le peuple, qui inscrit sur les murs: Hôtel des Invalides civils. Depuis cette époque jusqu'en 1852 le palais reste inhabité, sauf le pavillon Marsan, où l'on place l'état major de la garde nationale. Enfin en 1852 il est restauré avec une grande magnificence, et après le rétablissement de l'empire, Napoléon III vient y prendre séjour.

§ IV.

La place de la Concorde, les Champs-Élysées, l'Arc de l'Étoile.