Au commencement du XVIIe siècle, tout le terrain compris entre la Seine et les Champs-Élysées était une vaste culture, ouverte seulement par quelques sentiers et bornée au couchant par les villages pittoresques de Chaillot et du Roule. En 1628, Marie de Médicis fit construire sur ce terrain, le long de la rivière, depuis la porte de la Conférence jusqu'à Chaillot, une promenade composée de trois allées d'arbres, bordée de fossés revêtus de pierre et fermée par deux grilles. On l'appela le Cours-la-Reine et il devint le rendez-vous des seigneurs et des dames de la cour, auxquels il était réservé: on ne s'y promenait qu'en voiture ou à cheval, et Sauval dit que les cavaliers y avaient continuellement le chapeau à la main. En 1670, on planta d'arbres tous les terrains qui étaient en culture jusqu'au faubourg Saint-Honoré, mais en leur laissant leur aspect pittoresque, leurs gazons, leurs inégalités, leurs petits sentiers et même leurs baraques de chaume: c'était une sorte de jardin anglais auquel on donna le nom de Champs-Élysées. Un nouveau cours y fut ouvert dans l'axe de la grande allée des Tuileries: «Ses belles allées, dit Piganiol, s'étendent jusqu'au Roule et aboutissent en forme d'étoile à une hauteur d'où l'on découvre une partie de la ville et des environs.» Cette promenade si attrayante n'en resta pas moins un désert pendant plus d'un siècle; les quartiers voisins étaient encore, à cette époque, hors de la ville et peu habités; les Champs-Élysées étaient un refuge pour les malfaiteurs; enfin, pour s'aventurer dans ces allées, dans ces bosquets, il fallait traverser les mares de boue qui les séparaient des Tuileries. En 1748, Louis XV ordonna d'élever la statue que la ville de Paris venait de lui voter «sur l'emplacement situé entre le fossé qui termine le jardin des Tuileries, l'ancienne porte et le faubourg Saint-Honoré, les allées de l'ancien et du nouveau cours et le quai qui borde la Seine.» La statue, modelée par Bouchardon, ne fut achevée qu'en 1763. Alors la place dite de Louis XV fut découpée par l'architecte Gabriel en fossés plantés d'arbres avec balustrades et petits pavillons, et, pour la fermer du côté du nord, on commença la construction des deux vastes palais que nous voyons aujourd'hui, et dont l'un fut destiné au garde-meuble. En même temps, on déplanta tous les Champs-Élysées, on nivela le terrain et on le replanta en quinconces, avec de nouvelles allées dites de Marigny, de Gabriel, d'Antin, des Veuves, etc. Tout cela fut exécuté par les ordres du marquis de Marigny, frère de la marquise de Pompadour. La place Louis XV commença alors à prendre de la vie; mais elle n'était pas achevée quand elle fut sinistrement inaugurée, en 1770, par les fêtes du mariage du dauphin. La révolution arriva et lui donna une sanglante célébrité: au 14 juillet, les Gardes françaises en chassèrent les troupes royales; le 10 août, les derniers Suisses échappés des Tuileries s'y firent tuer en combattant; le 11 août, la statue de Louis XV fut abattue, et à sa place fut dressée une grande statue de plâtre peint, œuvre de Lemot, et figurant la Liberté assise et coiffée du bonnet phrygien; le 23 août, le conseil général de la commune ordonna que la guillotine serait dressée sur cette place pour l'exécution des conspirateurs royalistes: le hideux instrument de mort y resta en permanence pendant deux ans et y faucha plus de quinze cents têtes. C'est là qu'ont été exécutés Louis XVI, Marie-Antoinette, les Girondins, Charlotte Corday, madame Roland, Barnave, Danton, Hébert, Robespierre, les membres de la Commune de Paris, les condamnés de prairial, Soubrany, Bourbotte, Duroy, etc. La place avait pris le nom de la Révolution, et, en 1795, elle fut décorée des beaux chevaux de Marly, qui sont à l'entrée de la grande allée.
Sous le Directoire, la gigantesque statue qui, les pieds dans le sang, avait présidé aux sacrifices révolutionnaires, fut détruite; on décréta l'érection d'une colonne triomphale à la gloire de nos armées, colonne dont pas une pierre ne fut posée; enfin l'on donna à la place le beau nom de la Concorde. Sous l'Empire et la Restauration, on ne fit rien pour l'embellissement de cette place, qui, mal pavée et mal nivelée, devint peu à peu impraticable. En 1826, elle fut donnée à la ville de Paris, qui y fit élever deux fontaines monumentales, des statues, des colonnes rostrales, formant une sorte de décoration d'opéra d'un goût équivoque, mais séduisant. On y construisit aussi le piédestal d'un monument qui devait être consacré à Louis XVI; mais la révolution de juillet le fit disparaître, et, sur son emplacement, on dressa, en 1836, l'obélisque de Louqsor [65], monument jadis élevé dans Thèbes à la gloire de Sésostris et qui est un souvenir de notre expédition d'Égypte. Du pied de cet obélisque on jouit d'une des plus belles perspectives qui soient au monde: au nord, c'est la rue Royale, magnifiquement terminée par l'église de la Madeleine; au levant, c'est le jardin et le château des Tuileries; au sud, c'est la Seine avec le pont de la Concorde, que termine le palais Bourbon; au couchant, c'est la grande allée des Champs-Élysées, qui est couronnée par l'Arc de triomphe de l'Étoile. Depuis ces embellissements, les Champs-Élysées, où l'on a bâti un cirque hippique, un théâtre, des fontaines, des cafés, sont devenus une promenade très-populaire et très-fréquentée. C'est là que se font les fêtes publiques, les grandes entrées triomphales, la promenade de Longchamp, etc. Enfin depuis 1852, on a fait disparaître de la place de la Concorde les fossés qui en coupaient inutilement l'étendue, et l'on a construit dans les Champs-Élysées le palais de l'Industrie où s'est fait en 1855 la grande exposition universelle. Les Champs-Élysées et la place de la Concorde ont été, dans ces derniers temps, le théâtre d'événements remarquables: là, le 25 février 1848, Louis-Philippe, qui venait de signer une inutile abdication, fuyant l'insurrection qui s'emparait des Tuileries, est monté dans la modeste voiture qui l'emporta dans l'exil.
Deux beaux monuments, œuvres de Gabriel, et imités de la colonnade du Louvre, décorent le côté septentrional de la place de la Concorde: l'un est l'hôtel Crillon, propriété particulière; l'autre est l'hôtel du ministère de la marine: celui-ci renfermait jadis le garde-meuble, c'est-à-dire un trésor rempli de richesses plus curieuses qu'utiles, comme les diamants de la couronne, la chapelle en or du cardinal Richelieu, des vases donnés par les princes orientaux, des armures, des tapisseries, etc. Le 17 septembre 1792, ce garde-meuble fut volé, mais l'on retrouva la plus grande partie des objets dérobés, et le trésor se compose encore aujourd'hui d'une valeur de 21 millions.
La grande allée des Champs-Élysées, qui forme la plus belle entrée de la capitale, se termine par la barrière de l'Étoile, qui mène à Neuilly. Au delà de cette barrière se trouve un arc de triomphe élevé à la gloire des armées françaises et l'un des plus complets monuments de l'Europe. Il fut commencé sur les dessins de Chalgrin, et la première pierre en fut posée le 15 août 1806. Les travaux, interrompus en 1814, furent repris en 1823, époque où l'on voulut consacrer ce monument à la mémoire de l'expédition d'Espagne; interrompus de nouveau en 1830, ils furent repris en 1832, sous la direction de M. Blouet, et achevés en 1836. Sa hauteur est de 50 mètres; sa largeur, de 45; son épaisseur, de 22. C'est le plus colossal monument de ce genre qui existe au monde, et il tire de sa situation sur une éminence, à l'extrémité de l'avenue des Champs-Élysées, un caractère indéfinissable de grandeur et de majesté. Chacune des grandes faces présente deux groupes de sculpture qui expriment l'histoire de la France de 1792 à 1814: des bas-reliefs figurent les principaux événements de nos grandes guerres; enfin, sur les faces intérieures sont inscrits les noms de nos victoires et de nos généraux.
Au delà des Champs-Élysées, à gauche de la grande avenue, sur un coteau qui domine la Seine, se trouve un quartier qui semble un village dans Paris, n'étant composé que de maisons de campagnes et de jardins: c'est Chaillot, qui, au VIIe siècle, s'appelait Nimio, et, au XIe siècle, Nigeon. A cette dernière époque, il formait une seigneurie, qui tomba dans le domaine de la couronne en 1450 et fut donnée par Louis XI à Philippe de Comines. On croit que l'illustre historien y composa une partie de ses mémoires. Le château de Nigeon ou de Chaillot passa à Catherine de Médicis, puis au maréchal de Bassompierre, puis à Marie de Médicis, puis, en 1651, à Henriette, veuve de Charles Ier, qui y établit les religieuses de la Visitation-Sainte-Marie. C'est la qu'elle passa les dernières années de sa vie; c'est là qu'elle mourut en 1669. Bossuet, dans la chapelle de ce couvent, prononça l'oraison funèbre de cette princesse. C'est là aussi que mademoiselle de la Vallière essaya de s'enfermer, à l'époque des premières infidélités de Louis XIV; c'est là que le jeune roi vint l'arracher deux fois à cette sainte retraite et à son repentir. Ce couvent fut détruit en 1790; on ouvrit sur son emplacement plusieurs rues, et l'on projeta, sous l'Empire, de construire sur ce coteau, d'où l'on jouit d'une vue magnifique, un palais destiné au roi de Rome, et dont les jardins devaient s'étendre jusqu'à Saint-Cloud.
Le village de Chaillot fut érigé en 1659 en faubourg de Paris: il fut réuni à la capitale et compris dans son mur d'enceinte en 1787. Il possède une église fort ancienne, sous le vocable de saint Pierre, et ne renferme d'autre établissement public que la maison de Sainte-Perrine, autrefois abbaye, aujourd'hui établissement de retraite pour les vieillards.
Chaillot a eu des habitants célèbres: le président Jeannin, l'historien Mézeray, le maréchal de Vivonne, l'illustre Bailly, etc. Tallien y est mort en 1820, Barras en 1829, madame d'Abrantès en 1838, etc.
Ce quartier ne se trouve séparé que par le mur d'octroi d'une commune très-populeuse qui doit être prochainement confondue dans Paris; c'est Passy, qui renferme 12,000 habitants, de nombreuses maisons de campagne et des fabriques importantes; il a été habité par les financiers Lapopilinière et Bertin, l'actrice Contat, le comte d'Estaing, Raynal, Piccini, André Chénier, Franklin, Béranger, etc. Au delà de Passy se trouve le bois de Boulogne, transformé aujourd'hui en magnifique jardin anglais avec des massifs d'arbres rares, des lacs, des rivières, des cascades, etc. Ce bois délicieux qui est entouré des belles communes de Neuilly, de Boulogne, d'Auteuil, et au delà de la Seine, de St-Cloud, est devenu la plus belle promenade de Paris. Il est traversé en partie par un chemin de fer.