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Dès qu'il s'agit d'ameublement, les Nouveaux-riches perdent tout-à-coup ce sang-froid qui ne leur manqua jamais dans leur négoce. Ils pensent entrer dans un royaume magnifique où l'impossible n'existe pas. Tout s'y trouve merveilleux par nature. Mais rien ne surprend un Nouveau-riche.

Fantasio nous a conté, parmi d'autres histoires, celle d'un provincial qui avait gagné plusieurs millions en vendant des vins plus ou moins portugais. Vous en souvient-il?

Étant à Paris pour ses affaires, il voulut tenir la promesse qu'il avait faite à sa fille, de lui acheter un piano à queue, mais un beau piano, quelque chose de riche enfin. Il se rendit donc chez le meilleur facteur de la place et lui exposa son envie. Il était prêt à tous les sacrifices.

On lui montra des pianos en palissandre, des pianos en noyer ciré, des pianos en citronnier, des pianos décorés de cuivres, des pianos rehaussés de peintures. Il s'arrêta devant un piano d'acajou massif, parce qu'on lui avoua qu'on n'en avait pas qui coûtât plus cher.

— « Combien? »

— « Soixante-mille. »

On peut vendre des pianos aux Nouveaux-riches les plus bêtes ; il y a cependant des nombres qu'on ne prononce pas sans modestie. Le facteur prononça ce « soixante-mille » d'une voix indifférente, comme s'il eût juré que le client, tout de même, reculerait. Mais le client ne recula pas. Il avait probablement délibéré d'aller jusqu'à ce soixante-mille.

Il avait probablement délibéré d'aller au delà. Car il commanda, d'un ton bref :

— « Alors, mettez-en deux. »