— « … On n'était point un grand homme ; mais on était aimable. Au fond, même vide, même absence de caractère et de pensée, mais en général on y retrouvait de l'atticisme, de l'urbanité. Le goût, l'esprit, la grâce, une certaine fleur de politesse, une élégance exquise de manières, une délicatesse recherchée, l'art de plaire, l'art de vivre, y composaient une foule de jouissances fines et fugitives, dont le charme indicible échappe à celui qui veut les décrire, comme le parfum s'évapore sous la main qui cherche à le fixer. Les mœurs n'étaient point meilleures, mais les manières valaient mieux.

» Les esprits ont-ils gagné en profondeur? Je ne sais ; mais ils ont perdu en superficie. On a bien toute la corruption que donnent les richesses ; mais on n'a plus cette facilité de ton, cette aménité de caractère, cette attention des bienséances (la bienséance est la sensitive), cet oubli de soi-même, enfin, ces égards pour les autres, qui caractérisent l'individu bien élevé, et qui obtenaient, pour l'homme opulent ou supérieur, l'indulgence qu'en bonne morale il est obligé de solliciter.

» Dans tous les arts, et surtout dans celui de vivre, c'est d'une foule de riens inappréciables, et de minuties importantes, que résulte la perfection des jouissances.

» Je vous proteste qu'il y a tel homme, pour lequel sa manière de cracher ou de tousser m'a donné une violente antipathie. Que dirai-je de celui qui n'écoute point lorsque vous lui parliez ; qui adresse la parole à un autre, ou vous interrompt pour conter une histoire qu'il interrompt encore ; qui rit d'un sot rire ; qui, devant des femmes ou de jeunes demoiselles, mêlera, à une conversation intéressante, un jurement grossier, une expression cynique ; qui, tout à coup, quittera le cercle pour se jeter, ou plutôt pour se rouler sur un sopha, dont il écrase pesamment tous les carreaux, et sur lequel il s'endort et ronfle en votre présence. Celui-ci ne sait ni entrer, ni sortir, ni marcher, ni s'asseoir, ni regarder ; chacun de ses gestes est une gaucherie, chacune de ses paroles est une sottise. Cependant, il bourdonne, il importune, il domine, il écrase. C'est un parvenu.

» Du moins, sous l'ancien régime, on sifflait le maltôtier et les Turcarets ; le mépris balayait cette écume, cette ordure brillante. Aujourd'hui, les Turcarets sont les hommes les plus importants de la société. »

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Me voici bien embarrassé pour crier à présent contre nos Nouveaux-riches. Tout a été dit, même sur eux.

Si les mœurs étaient déplorables à ce point en l'an VII de la première République, dans quels termes déplorerions-nous ce que nous savons qu'elles sont en l'an L de la troisième République?

Mieux vaut y renoncer tout de suite et chercher là-même une consolation. Ce mal dont nous souffrons aujourd'hui, les Nouveaux-riches, il n'est pas si nouveau qu'un nom, trop vite forgé, pourrait le laisser croire. Il n'a fait qu'empirer. En le multipliant par le carré de la vitesse, nous le mesurerions exactement. Mais nous n'en étions pas morts. Nous n'en mourrons sans doute pas davantage.

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