Puis ce fut le silence, le silence sournois qui déroute dans cette nuit où l’on ne voit rien, le silence dangereux où l’émotion de la foule n’a plus rien pour la soutenir. La musique ardente s’est tue. Que se passe-t-il? Quel est ce silence? D’où s’est délivré ce sanglot qui s’étouffe? Quelle pudeur aussitôt l’étouffa? Quelle est cette angoisse? Comme il semble qu’ils soient loin, les timbres impérieux qui tintent du côté de l’avenue de Wagram! Si loin, si loin de cette misère humaine toute au regret inexprimable de tout ce qui fut et de tout ce qui ne fut pas, si loin de ces pèlerins du souvenir qui s’isolent pour un instant, sonnaient-ils le signal de l’élévation près d’un autel de rêve, quand nous nous pressions, avides et morfondus, fidèles en retard, sous le porche béant d’ombre de l’église interdite?
Les photographes sans respect ont troublé le silence. Les éclairs du magnésium dissipèrent le charme mortel. Avec ses cuivres intimidés qui s’enhardirent, la musique joua la Marche Funèbre de Chopin. Je ne sais quel malaise m’envahit. J’eus tout à coup l’impression d’une cérémonie théâtrale.
Autobus et taxis tournaient autour de nous. Le bruit des trompes insistait. L’intérêt du monde, que l’on avait pu croire un moment suspendu, nous reprenait déjà dans son tourbillon.
Des remous se firent sous le porche de l’église évanouie. On nous repoussait. Des hommes et des femmes cherchaient à se retirer. Bousculé, je me trouvai bientôt au premier rang: une section de gardes républicains dégageait sans aménité les abords et creusait vers Neuilly, dans la foule consternée, un large couloir.
—Oui, dit l’un d’eux, c’est fini.
La foule toutefois se ressaisissait et de nouveau se poussait en avant. Les gardes, accrochés par la main et formant chaîne, s’arc-boutaient de tout leur poids contre nous.
Des privilégiés s’éloignaient du groupe sombre qui nous cachait la tombe et la flamme allumée. Ils s’en allaient, d’un air important, au milieu du couloir sur nous conquis.
—On entre par les Champs-Elysées, annonça un policier chamarré d’argent.
Mais à l’entrée des Champs-Elysées la presse était plus grande encore, et plus grand le nombre des agents et des gardes chargés de contenir la foule. Par là non plus on n’entrait pas.
—Alors, par où?