J’essayai de me faufiler dans la foule.
—Ne poussez pas! cria-t-on, mais sans violence.
On me poussait moi-même. La foule se fermait derrière moi. Nous étions les uns contre les autres, serrés, silencieux, corrects, hommes, femmes, enfants, ouvriers, bourgeois, riches, pauvres, réunis par une commune et respectueuse attente, tous tournés vers le trou d’ombre où, sous la voûte gigantesque, est enseveli le Soldat Inconnu.
Je dépassais du front mes voisins. Je me haussai sur la pointe des pieds. Un enfant, la tête renversée, me regardait avec envie.
—Je ne vois rien, lui dis-je.
Il eut un sourire bref.
De ce millier de curieux accourus afin d’être là quand s’allumerait la petite flamme qui ne doit pas s’éteindre, combien en est-il qui pourront se rappeler qu’ils ont vu, le 11 novembre 1923, à six heures du soir, le Ministre de la Guerre, ancien sergent, Maginot, courbé de tout son corps pour la faire naître à jamais?
J’étais au milieu de cette foule patiente. Digne, elle apportait à l’Arc de Triomphe, spontanément, l’hommage discret d’un peuple qui se souvient et qui souffre. Nul apparat de gloire ne l’avait sollicitée. Elle savait qu’elle ne trouverait autour de la tombe anonyme que sa détresse et sa dévotion. Elle savait peut-être qu’elle ne verrait pas, elle savait qu’elle ne serait pas vue. Elle venait pour se recueillir.
Soudain, une lueur, une explosion sourde, une bouffée de fumée laiteuse qui s’élève, et la Marseillaise, jouée sous la voûte.
D’un seul geste, tous les chapeaux des hommes avaient disparu. Devant moi, un jeune soldat, la main d’équerre au calot, se roidissait. Faut-il amoindrir par des mots écrits ce mouvement des mâchoires qui se contractent parce qu’on ne veut pas pleurer, alors que les yeux, qu’on ouvre désespérément, se mouillent? Cette respiration qu’on retient, et cette lutte contre l’assaut brusque des souvenirs qui vous serrent à la gorge? Et cette foule entière qu’une même pensée écrase?