Il était sept heures et demie. Il faisait frais. Au ciel, de légers nuages clairs paraissaient immobiles, et quelques étoiles brillaient. Je m’engageai dans l’avenue de Wagram sans regarder en arrière.
L’avenue de Wagram, avec ses bars et ses cinémas qui prétendent au luxe, est l’une des plus diversement animées des avenues qui rayonnent de l’Arc de Triomphe. En plein quartier aristocratique où elle s’insinue, elle sent la crapule, le tripot, la galanterie. Ailleurs, elle ne donnerait pas cette impression. Ici, elle centralise des commerces incertains que la police surveille ou traque et qui ne manquent pas d’y attirer des amateurs; les vices y sont à la portée de toutes les bourses; le XVIᵉ arrondissement y descend et le XVIIᵉ des faubourgs y monte. D’où un va-et-vient curieux d’hommes et de femmes de toutes les catégories sociales.
Des trois ou quatre avenues que je pouvais prendre pour rentrer chez moi, c’est bien la dernière que je devais prendre, si je ne voulais pas m’exposer à quelque rencontre d’où ma mauvaise humeur eût tiré motif de s’exaspérer; car un rien suffit à pousser jusqu’aux pires conséquences une peine qui a besoin de solitude. Mais j’avais pris l’avenue de Wagram.
Ainsi, les mains dans les poches de mon manteau, je marchais assez vite, par le trottoir de droite, vers les Ternes. J’étais résolu de ne me laisser distraire par rien. En ce jour de commémoration tragique, et mécontent de n’avoir pas trouvé sous l’Arc de Triomphe un aliment satisfaisant à mon désir de recueillement, je voulais regagner au plus tôt ma chambre, où rien n’offenserait mes souvenirs malheureux.
Or, tandis que je me hâtais, j’entendis une autre musique, faible, puis plus nette, et navrante, un de ces airs à la mode qui sonnent en lamento et qui, dans la rue, chantés ou joués par des musiciens ambulants, s’aggravent d’une mélancolie facile. Celui que j’entendais de mieux en mieux à mesure que je me hâtais de moins en moins, tout Paris le fredonnait depuis plus d’un an. Il m’arrêta.
Des badauds formaient demi-cercle devant trois musiciens accotés au rideau de fer d’une boutique close. La femme chantait. L’un des deux hommes, assis sur une valise et l’oreille collée contre son instrument, faisait gémir un accordéon. L’autre, debout, aigre violoniste, battait du pied le sol.
Un paquet de chansons entre les doigts, la femme scandait d’une voix pauvre:
—Qu’est-c’ qui dégot’
Le fox-trott
Et mêm’ le shimmy?
Les pas englisch,
La scottisch,
Et tout c’ qui s’ensuit?
C’est la Java,
La vieill’ mazurka
Du vieux Sébasto...
Cette voix fatiguée, ces mots inutiles, ce rythme à saccades après la désolation du plaintif couplet, ces musiciens misérables, la tristesse qu’ils poussaient sur nous, ma tristesse, tout me retenait.
Mais le chétif orchestre se tut.