CHAPITRE XX
LA FAIM EN ALLEMAGNE
On a remarqué sans doute que, dans les premières pages de mon journal de captivité, j’ai relevé avec soin les menus que les Allemands nous offrirent. Prisonnier, je n’attendais point qu’on me traitât en prince. Mais j’avais lu si souvent que l’Allemagne se consumait du manque de vivres, que je voulais m’en assurer. Or on ne nous avait pas bourré le crâne, voilà ce qu’il faut que je reconnaisse sans détour.
Certes, à la citadelle de Mayence, pendant que nous subissions la quarantaine de rigueur, on nous gâta, c’est indéniable. Ce qu’on nous servait à chaque repas n’était ni mauvais, ni insuffisant. Si ce régime avait duré, jamais je n’aurais cru à la faim allemande, car, pour nourrir ainsi des prisonniers, il apparaissait que l’Allemagne ne se privait pas. Mais ces jours d’abondance ne se prolongèrent point. Je l’ai déjà dit. Je n’y reviendrai pas. Exception faite pour l’hôpital d’Offenburg, où j’étais sur le même pied que les blessés allemands, tout au moins quant à la nourriture, je dois déclarer que les jours de Mayence furent des jours miraculeux.
Pendant toute ma captivité, j’ai copié tous les menus du camp de Vöhrenbach. Une ardoise nous annonçait dès le matin les surprises que la Kommandantur nous réservait. J’ouvre au hasard mon petit calepin noir, et voici le programme exact et complet d’une semaine entière:
Octobre 1916:
| Lundi, 2: | matin | = | potage choux rouges pommes de terre en robe une pomme |
| soir | = | soupe aux légumes carottes et pommes de terre | |
| Mardi, 3: | matin | = | potage bœuf bouilli pommes de terre en robe betteraves une pomme |
| soir | = | pommes de terre au persil | |
| Mercredi, 4: | matin | = | potage poisson bouilli pommes de terre en robe compote |
| soir | = | choux bouillis | |
| Jeudi, 5: | matin | = | Choux-fleurs à l’eau pommes de terre en robe une pomme |
| soir | = | carottes et navets. | |
| Vendredi, 6: | matin | = | potage poisson bouilli pommes de terre en robe une pomme |
| soir | = | semoule marmelade | |
| Samedi, 7: | matin | = | potage ragoût de mouton |
| soir | = | pommes de terre en robe salade verte | |
| Dimanche, 8: | matin | = | potage chevreuil rôti pommes de terre en robe |
| soir | = | cacao fromage |
Avant de vous émerveiller sur les magnificences relatives de ce tableau, permettez-moi de vous présenter quelques observations.
D’abord, dans cette semaine, combien de fois avons-nous eu de la viande? Deux fois, car il sied de ne pas faire compte du ragoût de mouton, qui ne contenait pas plus de morceaux de mouton qu’un gigot de pré salé ne contient de pointes d’ail en pays de langue d’oïl. Encore est-il bon que vous sachiez que la tranche de bœuf ou de chevreuil, qui revenait à chacun de nous, n’aurait pas contenté un enfant de quatre ans. Vous avouerez que c’est maigre. Cependant, nous eûmes deux fois de poisson, il est vrai, et j’ajoute que ces deux poissons furent le seul aliment substantiel de toute cette semaine. Mais tels qu’on nous les servait, nous ne pouvions pas les manger, car ils sentaient la vase et n’étaient cuits que dans l’eau douce, et nous étions obligés de les accommoder sur nos réchauds, si nous voulions en tirer parti.
Le caractère de cette cuisine était de n’exiger du cuisinier aucune aptitude professionnelle. La viande, le poisson et les légumes, tout était cuit à l’eau, toujours à l’eau. Rien de plus. Pas un gramme de beurre, pas un gramme de graisse, pas un gramme d’un produit quelconque analogue à la cocose ou à la végétaline, et pas une goutte d’huile ne tombait dans les marmites. Essayez de vous représenter ce que peuvent avoir d’appétissant, préparés de cette manière, si c’est là une préparation, des choux rouges, ou des betteraves, ou un mélange de carottes et de navets, ou des choux-fleurs. Avez-vous déjà mangé de la salade sans huile et sans vinaigre? Je croyais que les lapins monopolisaient ce régal. Tendriez-vous le bras pour une nouvelle assiettée d’un potage éternellement Kubb ou Maggi? Et surtout, vous suffirait-il à dîner de cette mixture innommable qu’est une bouillie de semoule accompagnée d’une marmelade acide? Et surtout, et surtout, enfin, feriez-vous vos beaux dimanches de ce menu du soir que je vous recommande: deux bouchées de fromage de gruyère et une tasse de cacao à l’eau? Pour terminer, et afin de répondre à l’objection que vous me feriez en me rappelant que des pommes de terre, faute de mieux, constituent un plat consistant, je vous révèlerai que chaque rationnaire n’avait droit qu’à une livre de cette précieuse denrée, soit, par repas, trois kartoffeln de taille moyenne et souvent plus ou moins avariées. Et maintenant, je vous demande de relire ce tableau de notre alimentation, pendant la semaine du 2 au 8 octobre 1916. Aucun élément ne vous manquera pour juger. Mais je ne crains plus vos objections, et vous vous écrierez: