—Mais vous mouriez de faim! Mais on vous traitait comme des pourceaux! Et c’est pour cette cuisine qu’on vous retenait cinquante-quatre marks par mois?
Oui, pour cette cuisine. Car, si, pendant les premiers mois, on nous donnait au réveil une espèce de liquide terne qu’on appelait café au lait et qui n’était supportable qu’à la condition de le sucrer et de l’allonger de lait condensé, nous dûmes bientôt payer un supplément quotidien de quinze pfennigs pour prétendre à ce nectar.
Tel était l’ordinaire du camp de Vöhrenbach. Et vous avez raison: sans les colis de victuailles qui nous arrivaient à peu près régulièrement de France, nous serions morts de faim.
Une question se pose: l’Allemagne pouvait-elle faire plus pour les prisonniers? N’était-elle pas elle-même trop gênée pour songer aux autres avant de songer à ses fils? Je ne sais pas si vraiment elle ne pouvait pas faire plus pour nous. Il est difficile d’établir la mesure exacte de ses ressources. Mais je sais ce que j’ai vu et j’ai vu qu’une gêne réelle pesait sur elle en 1916. Faut-il penser que c’est pour s’abîmer en des études de chimie organique que certaines sentinelles du camp de Vöhrenbach se penchaient sur les poubelles où des officiers prisonniers jetaient leurs pauvres restes? Faut-il penser que c’est par amour de l’humanité que ces mêmes sentinelles, pour quelques boîtes de conserves et une miche de pain, consentaient à l’évasion de ces mêmes officiers? Mais je veux rapporter deux anecdotes.
A la fin de mois de juillet 1916, venant de l’hôpital d’Offenburg et rentrant au camp de Vöhrenbach, j’arrivai en gare de Donaùeschingen au crépuscule. J’avais une heure à attendre avant de repartir. Un soldat allemand m’accompagnait. Il m’accorda la permission de dîner à mes frais au buffet de la gare, et il s’installa à la même table que moi, un bock de bière sous le nez et le fusil chargé entre les jambes. Une vingtaine de civils jouaient déjà des mâchoires. Pour la première fois, je me trouvais dans une salle de restaurant. J’étais curieux de consulter la carte du jour. Il n’y en avait point. Le dîner était à menu fixe, et chacun devait s’incliner.
—C’est la guerre! me dit la kellnerin, en bon français.
Comme à tout le monde, on me servit d’abord une énorme crèpe, sans sucre et sans confiture; puis, une salade, sans assaisonnement; et enfin, un morceau de tarte aux prunes qui n’était pas d’une douceur exagérée. C’est tout. Le client apportait son pain, et mes voisins roulèrent des yeux effarés devant le gâteau blanc qui me venait de France et que j’avais tiré de ma valise. Le vin et la bière m’étant défendus, je buvais du thé. Pour achever d’éblouir mes hôtes, j’avais négligemment laissé sur le coin de la table ma provision de sucre et, comme un chien me regardait d’un air navré, je lui offris quatre ou cinq morceaux de la marchandise introuvable. Les dîneurs étaient outrés. Je demeurais impassible. J’eus néanmoins une petite grimace, quand la kellnerin me réclama quatre marks soixante-quinze pour une chère aussi dérisoire. J’ignore si tous les clients furent écorchés dans les mêmes proportions, mais je constatai qu’ils n’avaient eu rien de plus à manger que moi-même. Et j’imaginai la musique qu’on aurait menée en France, en 1916, si l’on avait servi des dîners de ce genre aux voyageurs conscients et organisés.
Quelques jours plus tôt, dans la Frankfùrter Zeitùng, à la rubrique des tribunaux, j’avais lu une histoire assez stupéfiante. Il s’agissait d’un habile commerçant qui avait inventé un ersatz extraordinaire, un produit spécial destiné à remplacer à la fois l’huile et le vinaigre nécessaires à la salade. Hélas! des acheteurs se plaignirent de la qualité du produit. On l’analysa, et les experts fournirent les résultats suivants:
| Eau pure | = | 99,7% |
| matières solides | = | 0,3 % |
| matières grasses | = | 0,00% |
L’inventeur fut récompensé par deux mois de prison et le tribunal lui infligea mille marks d’amende. La Frankfùrter Zeitùng est un journal sérieux. Elle ne publie pas des farces à la Cami, et G. de Pawlowsky, si fécond en «dernières nouveautés», ne figurerait pas au nombre de ses rédacteurs. Mais que présagez-vous d’un pays où l’on peut mettre en vente un produit comme celui-là et où les buffets de gare présentent aux civils des repas aussi magnifiques? M’accusera-t-on de partialité, si j’insinue que ce pays-là ne possède peut-être pas de quoi manger à sa faim? On est tellement persuadé chez nous que les gazettes et le gouvernement nous ont gorgés de mensonges, que l’on finit par douter de tout, sous prétexte que la famine, annoncée peut-être avec trop d’éclat, n’a pas anéanti les Boches en six semaines. Pourtant, si la famine souhaitée ne s’est pas produite, la faim a fait son œuvre lente et sûre. Seulement, en France, nous avons mal posé la question.