Et le chasseur tend tristement à son capitaine le havre-sac qu’il avait sauvé du naufrage. Il ne semble pas croire qu’il nous rejoindra, mais nous lui rendons confiance sans être trop rassurés nous-mêmes.
Nous ne sommes plus que trois officiers et un adjudant quand nous parvenons à la ferme des Chambrettes.
Il fait nuit complète, mais la neige la rend moins obscure.
Nous considérons les défenses de la ferme. Elles sont admirables: tranchées clayonnées, redans et courtines, réseaux de fil de fer, dépôts de claies, de gabions, de chevaux de frise, d’étoiles, d’araignées, rien ne manque. Est-ce un travail récent du vainqueur d’hier, ou le travail ancien de nos territoriaux, quand la ferme des Chambrettes était en arrière de nos lignes?
Nous laissons à droite la ferme qui paraît à peu près intacte, nous entrons dans un bois, et nous voici devant un formidable gourbi souterrain, à deux entrées, couvert de plusieurs rangées de rondins et couches de terre alternées, émergeant d’au moins deux mètres au-dessus du sol, entouré d’un sentier de caillebotis,—gourbi somptueux, digne d’un général de division.
Le leùtnant nous précède, pour nous annoncer. Par un couloir en pente douce terminé en escalier coudé, nous pénétrons dans une vaste chambre solidement étayée.
C’est le poste de commandement du colonel.
Au fond, des lits de camp: bas-flanc, matelas et couvertures. A droite, une table et des chaises. Deux officiers, habillés de gris. Ils se lèvent, et nous saluent. Le leùtnant dit quelques mots en allemand, si vite et si bas que nous ne comprenons rien. On nous invite à nous asseoir. Au mur un appareil téléphonique. Dans un coin, un poêle allumé. Sur la table, un autre appareil téléphonique, quelques papiers, une boîte de cigares, et une grande carte du secteur.
Le plus âgé des deux officiers allemands est l’oberst[C] commandant le 36ᵉ régiment saxon d’infanterie. Il grisonne. Il parle lentement et difficilement le français, mais enfin il le parle. Il a le regard terne. Il est courtois. C’est le moindre de ses devoirs de nous interroger. Il nous pose donc les ordinaires questions, mais sans conviction. L’oberst a l’air gêné.
—Où avez-vous été pris?