Il tombe de la neige en flocons menus et du verglas. La route est défoncée et creusée d’ornières profondes. Nous glissons. Il faut se raidir pour éviter les chutes, et on ne les évite pas toujours. Le cuirassier, qui a toutes les peines à tenir son cheval, met pied à terre.
Peu à peu, lentement, nous nous éloignons du champ de bataille et de la ligne de feu. Les obus français ne nous gênent plus. Les carrefours sont libres. Notre artillerie n’entrave pas à cette heure, et si loin, le travail nocturne, toujours si intense. Des coups de canon nous arrivent assourdis. Nous sommes prisonniers. C’est la pensée obsédante. Nous sommes des vaincus, et nous marchons vers l’exil. Quel sort nous est réservé? Et surtout, comment préviendrons-nous ceux qui vont s’inquiéter là-bas? Nous n’avions jamais prévu que nous pourrions tomber vivants aux mains de l’ennemi. Demain, les papiers officiels nous porteront comme «disparus». Or, nous avons trop souvent répété nous-mêmes que «disparu» est un mot de politesse et de pudeur qui cache un autre mot, trop pénible. Seront-ils rassurés, et quand seront-ils enfin rassurés, ceux qui peut-être dans quelques jours nous pleureront? Mornes et douloureuses pensées, que notre fièvre ressasse à loisir.
Le cuirassier essaye de lier conversation. Va-t-il nous demander si nous croyons qu’ils prendront Verdun? C’est un grand gaillard maigre, sans manteau, coiffé du casque à pointe. Il baragouine un peu de français, appris dans nos villages occupés, et nous baragouinons, le capitaine et moi, un peu d’allemand, souvenir des leçons du collège. Pourtant nous parvenons à nous entendre à peu près.
Il est Prussien, il est sur le front depuis le début; il a pris part aux premières batailles dans le Nord, quand c’étaient encore les jours de la cavalerie et des combats d’hommes. Il nous dit, ce que nous avons déjà entendu plus de dix fois depuis que nous sommes prisonniers, que pour nous la guerre est finie. Il accompagne sa phrase d’un soupir de regret, et nous demande si nous croyons et si l’on croit en France que «ça durera longtemps encore». Comme nous n’avons aucune raison de lui dorer la pilule, le capitaine V*** lui répond:
—Quand la France sera kapùt (abattue, morte, détruite), quand l’Allemagne sera kapùt, il ne restera plus debout que les Anglais. Alors, la guerre sera finie,—dans deux ou trois ans.
Tristement, le cuirassier approuve. Il n’aime pas l’Angleterre. Il suit la mode. Lecteur docile des journaux, il n’en veut à la France ni du mal qu’ils ont voulu nous faire, ni du mal qu’ils nous ont fait, ni de tout le mal qu’ils n’ont pas pu nous faire, précisément parce que l’Angleterre les empêcha de mener jusqu’au bout leur fureur. Et maintenant l’Allemagne déteste cette France si pitoyable qui s’est défendue, mais elle hait terriblement l’Angleterre, car l’Allemagne a fini par découvrir pour les besoins de sa cause et par imposer à ses hommes cette idée que c’est l’Angleterre qui a cherché la guerre. Le cuirassier prussien s’apitoie en effet sur notre pauvre France. Comme la route que nous suivons est labourée d’ornières très profondes, qui lui donnent un aspect irréparable, il nous dit:
—Après la guerre, ça vous coûtera cher, la remise en état de ces chemins, ils sont bien abîmés. Partout c’est pareil. De même pour vos forêts: nous les avons complètement déboisées.
Dans ce paysage de neige et de misère, cette phrase, moins charitable que cynique, car le cuirassier ne regrette rien, nous brise le cœur. Répondre? Et quoi? Que les coupables seront punis? Qu’ils seront condamnés à payer? Mais ne faut-il pas retenir cet aveu d’un simple soldat, qui marque leur impuissance désormais certaine, qu’ils ne semblent plus espérer garder pour eux ces terres qu’ils occupent en Belgique et chez nous?
Tout en devisant tant bien que mal, nous arrivons à hauteur de l’ancienne première ligne française, celle du 20 février 1916. Nous n’en voyons pas grand’chose. De chaque côté de la route partiellement refaite, nous apercevons des éléments de tranchées clayonnées, des sacs à terre, des créneaux, un réseau de fils de fer. Ce petit coin du champ de bataille paraît intact, ou du moins peu endommagé. Autant que la nuit nous le permet, nous remarquons aussi que la position est telle que nous l’avons perdue et que, comme nous disons en style militaire, les tranchées n’ont pas été «retournées» contre nous par les Allemands en vue d’une défense probable.
La route est longue et pénible, et nous sommes fatigués. Le cuirassier ne sait pas très bien où il nous conduit. Il parle d’Azanne et de Villes, sans que nous puissions démêler si nous allons à Villes ou à Azanne. Mais nous sommes prisonniers, et nous n’avons qu’à nous laisser conduire.